Recto Verso

Le premier jour de chaque mois, une histoire à deux facettes : en mots et en image. De façon alternée, la photographie est inspirée par le texte (ou inversement). Derrière l'objectif : Florence // A la plume : Julie

Septembre

by Florence (photo) & Julie (texte)

septembre2013_flo

Il n’était pas trop sûr de savoir ce qui le réveillait vraiment… la lumière du soleil qui lui tombait directement sur les yeux, le léger souffle du vent, les cris des oiseaux… ou la main qui lui secouait plus qu’énergiquement l’épaule, peut-être ?

– Hey, hey, il est l’heure non ?
– Hum ? L’heure de…
– D’émerger.

Se redressant, doucement – il était allongé sur un banc, et tous ses muscles étaient endoloris – le dormeur ouvrit les yeux. L’homme qui l’avait tiré du sommeil avait lui aussi l’air de se réveiller, à l’instant… Il portait un costume à fines rayures – un peu semblable au sien d’ailleurs, mais élimé, rapiécé, froissé… ses cheveux étaient en bataille, son visage mal rasé… Son allure générale était celle d’un vagabond – ce qu’il était, mais le dormeur songea qu’il ne devait pas avoir meilleure allure lui-même. Entre ça et leurs costards, un observateur extérieur aurait pu les prendre pour deux frères.
Mais il n’y avait pas d’observateur extérieur. Juste les oiseaux, qui criaient toujours.

– Où est-ce qu’on est ? articula le dormeur, la mâchoire un peu ankylosée.
– Au pied de la potence.
– Quoi ?

Le dormeur leva les yeux au ciel, et le vagabond eut un sourire. Lui pas :

– Très drôle.
– Ben quoi ? On y est non ?

Certes… c’était ce que disait le panneau. Mais où était planté le panneau ? Il se rappelait vaguement être monté dans un train, puis…

– Vous vous souvenez pas ? reprit le vagabond, sérieux cette fois-ci.
– Non ?
– On a déraillé.
– Oh…
– Juste là. En arrivant à la hauteur de ce truc…

Ah… ce n’était pas très surprenant. Il contempla quelques secondes, sous la potence, l’enchevêtrement de voies ferrées et de câbles, un beau bordel… Une invitation à se planter. Mais bon. Il n’avait rien de cassé, alors…

–  Du coup le prochain train, il arrive quand ?

Le vagabond pencha la tête d’un côté, puis de l’autre.

– Hummm dans pas très longtemps je crois. En même temps que la prochaine pluie d’étoiles filantes.
– Mais… ça veut dire pas avant la tombée de la nuit ça !
– Non, non… Venez.

Il le suivit, et le vagabond lui fit grimper une flopée de marches puis tout un escalier de métal, jusqu’à une passerelle réservée aux ouvriers de maintenance, qui courrait sous une autre voie ferrée et câblée.

– C’est là…

Le vagabond s’allongea au milieu de la passerelle, mains croisées derrière la tête, et le dormeur l’imita, s’installant à côté à lui.

– Et ?
– Chut… ça va venir.

Les rayons du soleil étaient intermittents maintenant, entrecoupés par l’ombre des traverses perpendiculaires aux rails. C’était un peu crépusculaire.

– Voilà… ça approche…

Au loin un grondement se fit entendre, d’abord sourd, puis de plus en plus net, au point de recouvrir les cris des oiseaux. La voie ferrée, au dessus de leur tête, se mit à vibrer, et la vibration devint tremblement. Le train approchait…. Non, déjà, le train était là. Trois cent mètres de wagons qui passèrent tout au dessus d’eux, oblitérant toute lumière – il faisait comme nuit – et dont le frottement des roues faisait cracher des étincelles aux rails.

– Vous voyez ! cria le vagabond par-dessus les hurlements du métal.
– C’est fantastique !

Minuscules, si vives dans la nuit artificielle, les étincelles leur tombaient dessus en pluie fine. Une pluie d’étoiles filantes… Ils restèrent silencieux tout le long du passage du train. Le vagabond arborait un air de gamin émerveillé, et lorsque le soleil revint, le dormeur, portant la main à son visage, réalisa qu’il avait exactement le même sourire.

– Alors ?
– C’était magnifique.
– N’est-ce pas ?
– C’est quand le prochain ?
– Ah maintenant, pas avant deux heures.
– C’est long…
– Mais il y a d’autres choses à voir.

Se relevant, le vagabond lui tendit la main pour l’aider à faire de même, puis ils escaladèrent une petite échelle menant directement à la voie, où ils se rallongèrent.

– Et là on regarde quoi ?
– Ben, les nuages !

Il fallut quelques secondes au dormeur pour comprendre, pour voir. Les toutes premières secondes, il n’aperçut que les nuages, puis…

– Hey mais c’est un tigre !
– Yep. Et là regardez, des chevaux sauvages…
– Et un éléphant. Et un mouton.
– Plein de moutons même !
– Pratique pour s’endormir, nota le dormeur.

Le vent poussait les nuages, les disloquait, en bricolait d’autres, et le ballet des bestioles cotonneuses continua un long moment au dessus de leur tête.

– C’est drôle tout de même, je n’avais jamais remarqué.
– Les pluies d’étoiles filantes ?
– Oui, et les choses dans les nuages. Pourquoi je n’avais jamais remarqué ? C’est récent ?
– Ça a toujours été là… peut-être que vous n’étiez pas assez tête en l’air.

Le dormeur hocha la tête.

– Vous avez raison. C’est tout à fait ça.
– Mais maintenant vous voyez.
– On dirait bien.
– Comme Van Gogh.
– Van Gogh ?
– Oui… sa nuit étoilée, vous pensez que c’est de l’impressionnisme ou je ne sais pas quoi ? C’est juste qu’il savait regarder. C’est juste comme ça qu’il voyait le ciel.
– Mais Van Gogh était fou.
– Mais non… il avait juste un peu dér…
– Hey !

S’arrachant à la contemplation des nuages, le dormeur se redressa en position assise.

– Mais dites, ce train aux étoiles filantes… il ne s’est pas arrêté ici.
– Ben non.
– Et le suivant ? Il va juste passer lui aussi ?
– Bien sûr. C’est pas une gare ici. Pour qu’un train s’arrête ici il faut qu’il le fasse comme nous, par accident.
– Mais…

Il se releva totalement, un peu mal assuré sur ses jambes, et se pencha par-dessus la voie ferrée. Observant le réseau complexe de rails et de câbles… réalisant seulement qu’il n’y avait pas de train.

– Où est notre train ?

Le vagabond se mit debout à son tour, tout doucement, et regarda dans la même direction que lui, l’air un peu perdu :

– Notre train ?
– Celui qui a déraillé !
– Mais aucun train n’a déraillé.
– Mais vous avez dit que…
– Je n’ai jamais parlé de train, j’ai dit qu’on avait déraillé.
– « On ».
– Oui, « on », « toi », « moi », pour la différence que ça fait…
– Oh…

Ça non plus, il ne l’avait pas remarqué… Ils portaient le même costume, arboraient le même sourire, « on les aurait pris pour deux frères », forcément.

– Maintenant que j’y pense,  Van Gogh a peint la nuit étoilée dans des circonstances un peu spéciales… je me trompe ?

Le vagabond haussa une épaule :

– Si tu ne le sais pas je ne risque pas de le savoir.
– Mince. J’ai vraiment…
– Déraillé ? Oui. Mais c’est pas grave. Tu n’as rien de cassé, alors… Et puis regarde, là haut !

Au dessus d’eux, les moutons s’étaient transformés en poissons volants. Magnifique.

– Tu vois mieux maintenant. Et puis regarde, en bas…Tu sais, au fond…

Il voyait maintenant, les rails qui ne faisaient que traverser, en une ligne terriblement droite, l’espace autour, immense.

– … au fond, sortir des rails, ça veut juste dire avoir plus de directions vers où marcher.

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Août

by Julie (texte) & Florence (photo)

Il écrasa sa cigarette sur le muret de béton, seul obstacle le séparant du vide, au-delà. Y posant ensuite les deux mains à plat, il se pencha un peu en avant, pour inspirer à fond.

D’ici, sur le toit de l’immeuble, il se tenait presque trop haut pour entendre la clameur de la ville. Il la devinait pourtant, le concert de klaxons, les pare-chocs s’entrechoquant, la grogne des moteurs, et celle des passants s’invectivant les uns les autres. Les alarmes de voiture qui sonnaient, et les déflagrations des bouteilles brisées au sol…
Le bruit de la ville. Incessant… Littéralement, à vrai dire, n’ayant pas cessé depuis maintenant deux semaines.

Depuis que la ville ne dormait plus.

Dire que certaines se targuaient de ne jamais dormir…

Se reprenant, il attrapa, à ses pieds, son attaché-case, et quitta le vide et le silence du toit.
C’était l’heure.

Au dernier étage de l’immeuble, il appela l’ascenseur. Le temps que celui-ci ne se hisse à sa hauteur, il suivit d’une oreille distraite la dispute des locataires de l’appartement attenant. A bout de nerfs, et ayant sans doute épuisé tout leur catalogue d’insultes en quinze jours et treize nuits consécutifs passés éveillés, ils ponctuaient leurs cris de quelques projections de vaisselle, qu’il pouvait d’ici entendre s’écraser contre les murs.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Il monta, seul.

A l’intérieur, il profita du miroir mural pour rajuster sa cravate et ses cheveux, que le vent là-haut avait désordonnés. La cabine fit un arrêt deux étages plus bas, où les couples tuaient le temps de façon plus agréable, à défaut d’originale. Les grincements des lits étaient audibles tout le long des couloirs. D’ordinaire, les voisins des uns les autres auraient pu taper du poing contre les murs, scander que certains essayaient de dormir merde. Mais qui essayait encore, au bout de quinze jours ?

En vérité, de ce qu’il avait observé, le gros des citadins réagissait majoritairement de deux façons : certains rivalisaient d’imagination pour, effectivement, tenter de s’endormir. Compter les moutons (un, deux, trois, cent mille, cent mille un, cent mille deux…), boire du lait chaud, relire les classiques, regarder les émissions de chasse sur le câble… avaler des somnifères… D’overdose de calmants, ou d’épuisement, on comptait déjà quelques dizaines de morts.

L’ascenseur reprit sa descente, sans que personne ne l’ait rejoint cependant. Quelques étages plus loin du ciel encore, l’appareil fit une seconde halte pour laisser monter une jeune fille, les bras chargés de feuillets et de dossiers.

Elle devait faire partie de la seconde catégorie de citoyens : ceux qui prenaient l’insomnie permanente de façon inverse, profitant de cette totale absence de sommeil pour… optimiser. A dire vrai, dès le second jour, la fédération des écrivains amateurs avaient envahi son bureau, à la Mairie… pour le féliciter, lui dire qu’enfin, ils parvenaient à concilier job alimentaire et littérature, et que cette levée du sommeil était la première initiative vraiment brillante de ce nouveau conseil municipal jusque-là, somme toute décevant. Hum. Oui. Sauf que pendant que les auteurs alignaient des mots, les médecins, physiciens, virologues, météorologues, alignaient les formules, les hypothèses, les prélèvements et les tests, tentant désespérément de comprendre.

Comme lui-même ne comprenait rien, il n’avait rien dit. Il avait juste serré beaucoup de mains, un peu abasourdi, sans réellement démentir que le phénomène puisse être de leur fait – oh comme il l’avait vite regretté.

Il est vrai que la chose aurait pu, un temps, apparaître comme une bonne idée. En ces temps de crise économique, doubler la productivité n’était pas inutile. Mais les effets pervers de la disparition du sommeil étaient apparus de façon instantanée. Et quinze jours plus tard, les conséquences étaient tout bonnement dramatiques. Les échoppes vendant du café avaient fermé les unes après les autres, les veilleurs de nuit s’étaient retrouvés au chômage technique. Et si l’on assistait à une diminution du nombre de cambriolages, les agressions s’étaient-elles multipliées de façon exponentielle. Outre qu’ils étaient privés de sommeil, de rêves, et de soupape de décompression, les citoyens arrivaient à cours d’idée pour occuper le temps. D’ailleurs, au rez-de-chaussée de l’immeuble, où les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à nouveau, la laverie tournait en boucle : un des jeunes locataires, désœuvré, tentait de rentabiliser sa nuit blanche en enchaînant les machines. Posé sur un banc, bidon de lessive à la main, il regardait tourner le tambour comme s’il s’était agi d’un écran de télé.

La jeune fille descendit, et de nouveau seul, il put appuyer sur le bouton – 1.

Comme le toit, les sous-sols obscurs du building étaient presque silencieux, pouvant laisser croire que tout était normal, que tout allait bien. Il les parcourut, l’impression que sa cravate le serrait un peu trop tout à coup, voire que tout son costume trois-pièces avait rétréci.
Lorsqu’il poussa la porte de la chaufferie, ils étaient là, comme prévus. Il devinait le statut de chef, enfin, de meneur, au plus grand, drapé dans une lourde cape. Derrière lui, deux représentants se tenaient debout, l’air intraitable.
Il était temps d’en finir. Il leva le menton, se donnant un rien de contenance, conscient que sa dignité ne pesait au fond plus grand chose :

– Je viens de la part du Maire. Je suis son adjoint.

Seul l’homme à la cape lui répondit :

– Nous aurions préféré le voir en personne.
– Vous comprenez bien que ce n’est pas possible, n’est-ce pas ?

Avec un soupir las – mais qu’il devinait poussé pour la forme, pour le spectacle, le meneur du groupe tira une chaise.

– Asseyez-vous.

Mais il préféra rester debout, histoire de faire comprendre qu’il souhaitait régler ça vite.
Histoire de garder un peu de hauteur aussi, en dépit de ce qu’il s’apprêtait à faire :

– Nous voulons achever les négociations dès ce soir. Toute cette folie doit cesser… La ville doit dormir, ou elle va finir par imploser.

Pas moins imposant assis, son adversaire croisa les bras sur la poitrine, et répondit très simplement :

– Vous connaissez nos revendications.

Pour sa part il aurait plutôt parlé de chantage, mais il acquiesça, et sans plus de cérémoniel, tourna son attaché-case vers le meneur, lui laissant le soin de l’ouvrir. Celui-ci fit jouer les deux fermoirs, et rabattit la partie supérieure de la mallette.

Relevant les yeux vers lui, il afficha, enfin, un sourire satisfait. Bordel, il était temps…

– Parfait monsieur l’adjoint au Maire.

– C’est bon ?

– C’est bon. Le syndicat des marchands de sable accepte de lever la grève.

– Dès cette nuit ?

Et, peut-être en réponse à sa bonne volonté, le syndicaliste acquiesça :

– Allez, dès cette nuit. Je vais de ce pas réveiller mes gars.

aout2013_flo.pg

Juillet

by Florence (photo) & Julie (texte)

Après le mois de mai où nous inversions les rôles, Recto Verso sort quelque peu de son cadre habituel pour un cross-over avec le blog photo 268 miles, où trois amies photographes (dont Florence de Recto Verso :)) postent chaque lundi une série de trois images sur un même thème.

En ce lundi, premier jour du mois de juillet, nous mixons donc les deux concepts : le texte de Julie illustre non plus une mais trois photos, la série hebdomadaire de 268 miles, que vous pourrez également retrouver là-bas.

N’hésitez pas à cliquer sur l’image ci-dessous pour voir la série en taille réelle !

268 miles

– Grmph. Je me demande si mes neurones sont longs à la détente parce que j’ai trop bu ou pas assez…
– Dans le doute…
– Oui dans le doute je vais opter pour la seconde hypothèse. Sers moi un autre verre et réexplique, lentement hein.
– C’est très simple en vérité.
– Tout est toujours très simple pour toi, hein Claire ? En tout cas, les concepts, les idées abstraites… Parce qu’en pratique tu n’es pas fichue de me remplir mon verre sans en mettre plein à côté !
– Aïe, pardon.
– …
– …
– Donc, non non non. Tu te trompes, un truc « metaquoiquecesoit » ne peut pas être « très simple ».
– D’accord, oublie le « meta ». Appelons juste ça « briser le quatrième mur ».
– … oui, c’est beaucoup plus clair…
– Hmm…
– Arrête de me sourire comme ça.
– Comme quoi ?
– Comme si j’avais 8 ans et que je pigeais rien ! Donc, on disait, ton « quatrième mur »…
– C’est une image ! Tu vois, quand tu vas au théâtre, tu visualises trois des murs mais le quatrième, celui entre la scène et toi, celui qui est parallèle au mur du fond… et bien il est seulement suggéré, parce qu’il faut bien que tu puisses voir… la pièce.
– La pièce, genre, la salle ou l’oeuvr… Ah, les deux. T’as vu ? J’ai compris ton double-sens là. Ce second verre me fait du bien.
– Il a l’air oui… Toujours est-il, que si sur scène, un personnage s’adresse directement au public, ou fait un commentaire qui montre qu’il est conscient de son statut de personnage, il va au-delà du 4ème mur, tu vois ?
– Tu prononces si bien les italiques…
– Martin, concentre toi tu veux ?
– Je m’excuse. Je t’écoute.
– C’est ça.
– Si si. Et je le reconnais, c’est pas si compliqué. Donc le métatextuel c’est juste ça ?
– Hum… ça englobe ce procédé là on va dire. De manière générale c’est plutôt… un texte à propos d’un texte. Une histoire dans une histoire, tu vois ?
– Une mise en abyme.
– Voiiiiilà….
– Ça me perturbe quand même un peu.
– Hé bien va te chercher un 3ème verre.
– Bonne idée.
– …
– …
– C’est moi où tu titubes ? Ne tombe pas hein ?
– Non non… ça va. Entre nous, quand on passe une soirée tous les deux comme ça, à refaire le monde avec un pichet de margarita, tes débats philosophiques m’embrouillent bien plus que l’alcool.
– Tu viens d’admettre que ça n’était pas si compliqué.
– Non mais c’est pas la… définition du truc qui me perturbe. C’est… l’effet que ça donne, si on l’utilise.
– Comment ça ?
– Ben… je ne sais pas mais si tu donnes à ton spectateur ou ton lecteur la conscience que tout ça  est une fiction… que tout ça n’est qu’une fiction… Est-ce que ça ne montre pas les ficelles du conteur ? Est-ce que ça ne… ça ne casse pas la magie ?
– Ah tu vois, je ne pense pas, parce qu’au fond nous… hey Marc fais gaffe !

Jouant décidément un peu trop bien Martin le philosophe alcoolisé, Marc venais de prendre appui sur le mur du fond. Qui bascula en arrière, manquant de peu d’écraser l’éclaireur.

– Argh ! Coupez coupez coupez !

Furieux, le réalisateur jeta son script au sol. Derrière lui, le visage à demi planqué derrière sa perche, le preneur de son retenait un fou rire. Privé de sa façade, éventré, le plateau de tournage avait un air encore plus irréel qu’avant.

– Sérieusement vous savez combien il coûte ce décor ?

Marc baissa la tête, franchement géné, mais sa partenaire de scène vint à sa rescousse :

– Trois murs en carton, une table en balsa… et ces prétendus cocktails qui sont des jus de fruits avec plus de flotte que de fruits… Je suis curieuse de le savoir à vrai dire, combien il coûte, ce décor ?
– C’est pas la question…
– C’est toi qui l’a posée…
– Oh toi ça va. Quand tu sauras suivre correctement le script, tu pourras faire de l’esprit…

Elle se mordilla les lèvres, comme chaque fois qu’elle cherchait ses mots… ou se retenait d’en prononcer d’autres. Deux ans déjà qu’elle interprétait Claire, et c’était le premier real’ à systématiquement lui reprocher ses improvisations occasionnelles. Toujours suivre le script, quelle idée ennuyeuse… quelle idée effrayante, même ! Même un personnage de fiction n’avait pas à être le seul jouet du script, le seul jouet de son auteur… Toute marionnette aurait dû avoir un droit constitutionnel à couper ses fils, une fois de temps en temps. Envoyer chier dieu le destin l’auteur et le préécrit, s’en remettre à ses pulsions propres ou au hasard le plus total…
Et puis merde, surtout, elle l’améliorait, ce fichu script. Ah, ces scénaristes qui pondaient des dialogues abscons sur le 4ème mur et n’étaient pas fichus de compatir à la terrible condition de personnage…

Et la suite ?

Oh, n’était-ce pas là le plus joli commentaire que pouvait espérer un écrivain ? Installé en tailleur à même le plancher, son premier lecteur venait de tourner la dernière page noircie du cahier de brouillon, révélant les suivantes, encore blanches. Il n’avait pas prononcé un mot de toute la lecture, ce qu’elle avait trouvé encourageant.

– Ben le chapitre en lui-même s’arrête là. Pour la suite du roman… j’hésite encore. Soit les scénaristes décident de tuer Claire pour se débarasser de l’actrice, soit la production réalise que ses impros marchent mieux et la nomment elle-même scénariste.

– Un extrême ou l’autre… Le personnage soumis au texte à la vie à la mort,  ou transcendant le texte pour devenir son propre auteur.

Elle sourit. Il avait absolument tout compris.

– Tu as absolument tout compris.

– Et tu vas choisir comment ?

– A vrai dire…

Elle se pencha vers la droite, pour atteindre et fouiller une des nombreuses boites de jeux qui jonchaient le sol.

– Je vais m’en remettre à ça.

Ouvrant le poing, elle révéla deux dés au creux de sa main. A la grande incrédulité de son lecteur :

– Tu vas tirer la fin de ton roman aux dés ?

– Pas la fin, la suite. Juste un point de développement… La stratégie aléatoire, ça a du bon.

– Genre, de la contrainte nait l’art, tout ça ?

– Pas seulement. C’est aussi le plaisir de… laisser un peu de liberté au personnage. De ne pas tout contrôler.

– Tu es une auteur très compatissante avec tes personnages.

– Ça doit être ça. Bon et sinon ? Ça te plait ?

– Hmmm… C’est pas mal hein, après il y a quelques petites choses à retoucher.

C’était le jeu. Elle en acceptait les règles :

– Je t’écoute.

– Quelques coquilles déjà… on écrit « gêné », avec un accent circonflexe, tu fais toujours cette faute là c’est rigolo. Et il y a une belle faute de conjugaison qui traine aussi.

D’accord, d’accord, je n’ai pas encore relu. Mais sur le fond ?

– Non sur le fond c’est chouette. Enfin à juger quand tu auras fini l’histoire mais… C’est super drôle, les deux qui discutent de briser le 4ème mur et le type qui fait tomber le second. Après le changement de point de vue est un peu maladroit parfois et surtout…

– Oui ?

– Je regrette un peu qu’on n’ait pas la fin du dialogue, sur le métatextuel. Tu sais quand Martin / Marc demande si ça ne bousillerait pas la magie. J’ai l’impression que tu interromps là exprès, parce que tu sais qu’au fond il a raison. Que quand tu fais du métatextuel tu y sacrifies la magie de la fiction, et que tu savais pas du tout quoi faire répondre à Claire.

– Oh tu crois ça ?

– C’est l’effet que ça me fait. Non ? Tu as une réponse ?

– J’ai une réponse à tout.

Elle ponctua cette remarque d’un clin d’oeil, et il lui donna un coup amical d’un oreiller qui trainait par terre.

– Sans rire, elle allait répondre quoi Claire ?

– Que Martin se trompe. La fiction… c’est aussi fait pour te faire comprendre des choses sur le réel tu vois ? Et faire réaliser qu’une fiction est une fiction n’est pas si grave si tu parviens à faire réaliser au lecteur que… comment dire…

Elle se mordilla les lèvres, comme chaque fois qu’elle cherchait ses mots.

– Qu’au fond,  nous sommes tous des fictions. A un degré différent de réalité… nous sommes tous des personnages, soumis aux caprices de…

– De dieu ?

– De dieu du script de l’auteur, peu importe.

– Donc toi qui écris une histoire, sur, au passage, des gens qui écrivent une histoire, tu serais toi-même le personnage d’une histoire ?

– Pourquoi pas ?

– Mais… tu fais des choix non ? Tu penses par toi-même, tu ne débites pas un texte. Tu n’es pas une fiction. Nous ne sommes pas des fictions !

– Je crois que j’ai mal choisi mes mots.

– Tu parles d’un écrivain…

– Nous ne sommes peut-être pas des fictions. Mais je pense que nous sommes tous des histoires. Des histoires dont le déroulement est parfois soumis à notre volonté propre, parfois à quelque chose qui nous dépasse. Et si ce quelque chose est un auteur… va savoir…

Elle lança les dés qui roulèrent quelques centimètres, avant de s’arrêter contre son genou à lui.
Double-six.

– Peut-être que lui aussi, il aime parfois s’en  remettre à un coup de dés.

Juin

by Julie (texte) & Florence (photo)

Pelotonné au coin du feu, le regard traversant la fenêtre, il avait un long moment regardé tomber la neige, mais sans se préoccuper du temps.

Il savait que tant qu’il faisait nuit, il n’avait pas à s’en inquiéter.

Lorsque de timides rayons solaires étaient à leur tour passés par la vitre, faisant fondre la neige de l’autre coté, il s’était redressé, attentif mais toujours serein. Il avait attendu que la lumière se fasse un rien plus sûre d’elle pour éteindre le feu.

Et puis il s’était levé, ne pouvant plus nier qu’il faisait jour (et donc, qu’il était temps). Il avait empaqueté ses affaires, était sorti, dehors, enfin. Mais avançant sans se presser.
Le temps toujours de son coté. Enfin…
Il se comprenait.

Sa route pavée de soleil, il glissait tranquille, se laissant porter par le vent. Puis il glissa tout court, son pied rencontrant la surface plane d’une flaque de pluie.
Oh… d’un lac de pluie.
Mince. Un obstacle plus qu’imprévu. Pas insurmontable, cependant (les lacs se traversaient plus aisément qu’ils ne se surmontaient). Levant son paquetage au-dessus de lui, il pénétra l’eau froide, et tachant de garder pied, serpenta à travers la pluie ainsi rassemblée au sol.

Lorsqu’il atteignit l’autre rive, il faisait noir.
Mais toujours jour, pourtant. Des nuages obscurcissaient le ciel, bloquaient les rayons solaires qui s’étaient aventurés jusque là. Privé de lumière, il perdit en allure, plus tard, se perdit lui-même, incapable de dire dans quelle direction il allait.

Le temps se moquait de lui. Alors que l’obscurité menaçait de le faire tout naturellement retomber en sommeil, une averse de grêle presque bienvenue le ramena à la pleine conscience. A la pleine conscience qu’il allait être en retard. Mais parce que ce n’était pas encore tout à fait le cas, il reprit la marche, avançant au hasard dans le noir.

Quand deux nuages eurent la bonne idée de s’écarter, ce fut pour laisser passer la foudre. L’éclair toucha directement son paquetage, le faisant exploser, et répandant ses provisions alentours. Englouties par la pluie, éparpillées dans le noir, il ne put en récupérer qu’une poignée. Assez pour la fin de sa mission cependant. Après tout, c’était sûr à présent, il avait manqué le début.

Il arriva, finalement, fourbu, détrempé, cabossé, et pourtant, la tête haute, pressentant à une ovation, un accueil triomphal. Certain qu’on l’avait attendu avec une impatience croissante, démesurée. Il entra et déclama, sans même réaliser que le hall était vide :

– Tout va bien, je suis là ! Je suis arrivé !

L’écho de ses paroles, se perdant dans le silence… Puis, du fond de l’antichambre, calée derrière un petit bureau, une voix aride, rocailleuse, propriété d’une petite secrétaire toute aussi sèche :

– Et qui dois-je annoncer ?

Humpf. Une nouvelle sans doute, qui n’était pas là l’an dernier. Ca n’en était pas moins vexant. Se redressant de toute sa hauteur, époussetant son veston, il répondit :

– Et bien c’est moi ! Je suis le printemps !
– Vous êtes le printemps ? Alors vous êtes surtout en retard.

Oh ça allait hein. Même elle, la nouvelle, aurait pu comprendre que ce n’était pas de ce temps là qu’il se préoccupait.

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Mai

by Julie (photo) & Florence (texte)

Psst, vous remarquez quelque chose de différent sur l’histoire du mois de mai ? Pour suivre l’adage « En mai, fais ce qu’il te plait ! » et changer un peu nos habitudes sur Recto Verso, nous avons voulu ce mois-ci inverser les rôles. C’est donc Julie qui s’est collée à la photo et Florence qui a ressorti sa plume du tiroir. En espérant que l’expérience soit aussi plaisante pour vous qu’elle l’a été pour nous 🙂


mai2013_julie

Vincent se faufila dans les allées du Marché des Mystères en essayant de caler son rythme sur celui des badauds qui s’accumulaient entre les tables noyées de bibelots en tous genres. Les vendeurs criaient chacun du plus fort de leur souffle pour essayer de couvrir les voix voisines et attirer les acheteurs potentiels sur leur stand. Un vrai capharnaüm.

Vincent n’aimait pas particulièrement cette ambiance chaotique mais ne pouvait s’empêcher de revenir à chaque premier du mois, lors de l’installation du marché sur la place du village. L’événement rassemblait toutes les couches de la population : on y croisait autant de pauvres gens venus chercher un peu de magie gratuite que de riches avocats en quête d’affaires. Toute la ville défilait sur cette place de deux cent mètres carrés et c’était ce qui rendait la balade intéressante. Un condensé d’humanité et d’originalité à portée de main.

« Ici ! Ici ! Des trombinomètres pour moins de cinquante euros ! Venez voir mes beaux trombinomètres !, criait un vieillard qui devait avoir, à vue de nez, quatre-vingt quinze balais.
– Un balai volant pour vingt-six dollars !, clamait un autre.
– Seriez-vous intéressé par une cape d’invisibilité, monsieur ?, demanda un jeune homme directement à Vincent. Elle n’a pratiquement pas servi, elle fonctionne encore admirablement bien. Regardez. »

Le bonhomme disparut sous un voile dont la transparence laissait à désirer, et Vincent ne prit même pas la peine de le lui faire remarquer. Il continua sa promenade en jetant des regards à sa droite et à sa gauche, plus curieux d’observer les gens que les produits qu’ils vendaient. Il marcha jusqu’au bout de l’allée, tourna à quatre-vingt dix degrés et recommença ses déambulations dans cette nouvelle direction. Là encore, les vendeurs s’acharnaient à proposer des trombinomètres de toutes tailles, de toutes formes, à tous les prix et de toutes…

… les couleurs. Son œil attrapa un éclat de lumière. Il tourna la tête et remarqua, au milieu des stands habituels, un étalage inédit qui brillait anormalement en cette fin d’après-midi, en l’absence de soleil. Un petit homme trapu se tenait devant une table couverte de sphères en verre. Rangées par centaines, elles n’étaient pas plus grandes que des boules de billard et semblaient irradier une lumière surnaturelle, parfois teintée de bleu, rouge, jaune, parfois parfaitement blanche…  Instinctivement, Vincent s’avança pour voir de quoi il s’agissait. Plus il s’approchait des sphères, plus elles attiraient son attention. Enfin, quand il eut les yeux collés à quelques dizaines de centimètres de l’une d’elles, le marchand prit la parole et demanda avec un grand sourire :

« Monsieur est-il intéressé par mes aveniroscopes ?
– Vos aveniro-quoi ?, s’étonna Vincent, qui n’avait jamais entendu ce mot auparavant.
– Mes aveniroscopes, des petites sphères pour lire l’avenir, ou tout du moins en avoir un petit aperçu à l’avance. Elles marchent au jour le jour. Vous les prenez dans vos mains le matin et elles vous annoncent quel type de journée vous allez passer. Une sorte de baromètre de l’humeur, si vous voulez. La pluie, équivalente de la tristesse. Le soleil, équivalent du bonheur. Les nuages, équivalents de la solitude.
– Et ça marche vraiment ?
– Evidemment, sinon je ne les vendrais pas.
– Vous m’expliquez le principe ?, demanda le jeune homme, curieux.
– C’est tout simple : vous en prenez une dans vos mains, vous la serrez pendant un petit moment, le temps qu’il faut pour qu’elle change de couleurs. Chaque couleur correspond à un aspect de votre journée. Le rouge, l’amour. Le bleu, le calme et le repos. Le vert, la santé. Le jaune, la traitrise. Et ainsi de suite pour chaque couleur. Quand il y a plusieurs couleurs dans la sphère, il suffit de les lire une par une, vous réussirez facilement à les distinguer. Vous voulez essayer ? »

Un petit auditoire s’était formé devant le stand. Vincent observa ses voisins hocher la tête et tendre des mains envieuses vers les petites boules transparentes, dans lesquelles des filaments de lumière colorée tourbillonnaient. A son tour, il en attrapa une au hasard et la sentit se réchauffer instantanément entre ses doigts. Il ferma les yeux pour garder la surprise du résultat et ne les rouvrit qu’une minute plus tard quand il entendit ses voisins pousser des murmures d’incompréhension. Toutes les sphères étaient devenues noires, mais le marchand n’avait pas l’air particulièrement surpris.

« Ah oui, excusez-moi messieurs dames, j’ai oublié de vous dire que les aveniroscopes s’adaptent au moment de la journée auquel vous les utilisez. Une sphère transparente vous annonce l’humeur de la journée. Une sphère noire vous annonce l’humeur de la nuit. Retournez donc la sphère dans vos mains, vous verrez une petite fenêtre pour voir la couleur de la lumière à l’intérieur. »

L’homme trapu quitta son stand pour passer dans le groupe et examiner le résultat de chacun. Il s’arrêta derrière un vieil homme et s’exclama : « Rouge !  Amour, passion ! Ah ben vous en avez de la chance, vous. Vous pouvez appeler votre compagne pour la prévenir que la nuit sera torride ! ». Plusieurs personnes s’esclaffèrent, puis l’homme continua sa ronde et expliqua les significations de chaque couleur. Devant la teinte jaune de l’une des sphères, il s’excusa et conseilla au propriétaire de vérifier où était sa femme. Le jaune était apparemment la couleur des cocus. Arrivé devant Vincent, le marchand jeta un œil à sa lumière et sourit :

« Alors vous, laissez-moi deviner, vous n’avez pas prévu de rentrer auprès de quelqu’un ce soir ?
– En effet. Comment le savez-vous ?
– Le blanc est la couleur de la chasteté. Et à vrai dire, vu la quantité de lumière blanche dans votre aveniroscope, je dirais même qu’elle symbolise la virginité. Je me trompe ? »

Vincent prit une teinte inversement corrélée à celle de sa sphère. Un rouge vif qui lui chauffait les joues. Il devina le regard amusé de ses voisins et évita celui du marchand qui semblait ravi de créer un peu d’animation sur son stand. Sans demander son reste, Vincent reposa la boule noire sur la table et fit demi-tour pour se renfoncer au plus vite dans la foule et se faire oublier.

Encore une fois, il se promit de ne plus jamais revenir au Marché.
Il se disait ça tous les mois.

Avril

by Julie (texte) & Florence (photo)

L’archéologue passe délicatement son pinceau le long de la roche, chassant la poussière et faisant apparaître  sur la surface de la pierre, le dessin des os fossilisés. Il révèle ainsi un corps allongé mais massif, remonte de la queue puissante à la tête, dont l’orbite vide semble malgré tout le fixer. Il termine par la gueule, dévoilant les dents, terribles, de la créature. Pas de doute : il est bien en présence des restes d’un des plus terrifiants prédateurs du règne animal. Empoignant le fossile à pleines mains, il l’approche de la caméra pour le montrer à son audience.

De l’autre coté de l’écran, sous l’effet de la surprise, les enfants s’enfoncent tous dans leurs fauteuils. Le petit film se fige sur cette image des mâchoires du monstre, qui reste imprimée sur les rétines, même après que l’on ait rallumé les lampes dans la salle de projection. Le guide reprend le micro :

– Ça vous a plu les enfants ?

Avalanche de « oui ! », plus ou moins sonores selon le degré de trouille des gamins. Le guide sourit. Le mardi est son jour préféré, celui où les établissements scolaires emmènent leurs classes au Muséum d’Histoire Naturelle. Ça le change du public habituel, un rien blasé par les monstres du passé.

– Vous êtes prêts pour la suite du programme ?

– Ouiiii !

Leur instit’ les met en rang deux par deux, et il emmène tout ce petit monde dans la grande galerie de l’évolution. Enfin, « galerie »… plus de frise depuis longtemps, mais un grand cylindre de verre, dans lequel une projection holographique fait remonter le temps et traverser quelques millénaires d’histoire biologique en une dizaine de minutes. Un spectacle bluffant dont lui-même ne s’est jamais lassé. Les gamins forment un cercle autour du tube, et il allume la machine. Une amibe bleutée et tridimensionnelle apparaît, mute rapidement en bactérie, puis en organisme pluricellulaire… L’océan se dessine autour, la bestiole se complexifie, attrape des branchies, des écailles, remonte le courant…

Sachant ce qui va suivre, le guide tend la main vers le tamiseur, baisse graduellement la lumière tandis que de bleuté, l’hologramme passe petit à petit au rouge.

La créature nage toujours, change toujours, mais de manière différente, d’une façon qui n’évoque plus vraiment Darwin, plutôt les films de mutants, à la Godzilla. Elle garde ses nageoires, et ses écailles ne tombent pas. Mais sa gueule se garnit de dents, petites, puis de plus en plus longues, acérées. Et surtout… elle se rapproche de la surface, et finit par faire de grands bons au-dessus, désireuse de quitter l’océan.

Réactions contradictoires parmi les enfants : certains reculent un peu, tandis que d’autres viennent coller leurs mains sur la paroi vitrée du cylindre.

Les voyant faire, le guide rallume les lumières et se saisit du micro :

– Vous l’avez reconnu les enfants ?

– Oui…

Ils murmurent, tous fascinés. Bien sûr qu’ils l’ont reconnu, ce terrible prédateur. Et il les impressionne beaucoup plus ici, en hologramme, comme vivant, que tout fossilisé dans le film de tout à l’heure. Le guide lui-même, tout adulte qu’il soit, tout conscient qu’il s’agit là d’une espèce éteinte, reste un peu saisi devant cette créature, l’une des rares à sciemment s’en prendre aux humains. La maîtresse reprend pour lui, pédagogue :

– Et comment s’appelait cet animal, les enfants ?

Un peu détendus, désireux de montrer leur connaissance, ils répondent d’une même voix, tous en cœur :

– Le saumon !

– Très bien. Oui, le saumon…. Egalement appelé… ?

– Le tigre des mers !

– Et pourquoi ?

– Parce qu’il attaquait toujours les gens dans le dos !

– Excellent !

Tandis que l’institutrice distribue quelques bons points, l’hologramme illustre justement ce dernier détail, et montre le saumon jaillissant de l’eau pour mordre à la nuque un homme assis dans un canot. Pour épargner la violence de la suite aux enfants, l’image fait un fondu sur un saumon de papier.

La maîtresse agite son dernier bon point :

– Et comment le saumon est-il devenu le tigre des mers ?

Un des gosses lève bien haut la main :

– A cause des radiations atomiques !

– Mais non, corrige une des filles, ça c’est les fourmis géantes ! Les saumons c’est parce qu’on leur a fait manger de la poudre d’autres animaux !

– Ah oui… la farine animale ! Ils sont devenus cannibales !

– Exactement, approuve l’institutrice. Ils se sont d’abord mis à manger les autres poissons, ensuite les hommes.

Elle passe la main dans les cheveux de la petite fille. Dans le tube, l’hologramme se fige finalement sur le poisson de papier, que l’on découvre accroché par une enfant dans le dos d’un père de famille.

– Et c’est pour cela que tous les ans, les enfants accrochent des poissons dans le dos de leurs parents. Pour leur rappeler leurs erreurs passées.

Toute la classe hoche la tête face à tant de sagesse. A l’exception d’un petit garçon, dont la voix s’élève, dissonante :

– Ma maman elle dit que c’est pas du tout ça.

Un peu interloquée, l’institutrice l’encourage malgré tout :

– Comment ça ?

– Elle dit que ça n’a rien à voir. Que le poisson dans le dos, ça date d’avant les saumons cannibales. De bien avant.

– D’avant ? Mais dans ce cas, qu’est-ce que ça aurait représenté ?

– Bah… ma maman dit que c’était juste pour rire. Pour faire une blague.

L’absurdité de la réponse déclenche justement les rires des autres enfants. Et contrarie un peu la maîtresse, qui tente de le masquer derrière un sourire bancal :

– Vraiment, ça n’a aucun sens. Les grandes personnes ne plaisantent pas avec la nature, tu sais.

Comme elle en reste là et entraîne la classe vers la suite de la visite, le guide se permet un clin d’oeil au gamin, jugeant sa version pas plus bête qu’une autre. Surtout que son instit’ n’a rien compris : c’est plutôt la nature, qui ne plaisante pas avec les grandes personnes.

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Mars

by Florence (photo) & Julie (texte)

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Il est assis au bout de cette table qu’il a connue tellement bruyante, mais en l’instant, pas un murmure, à peine un souffle – le sien. S’il avait été calé au fond de son bon vieux fauteuil, dans ce silence, il se serait sans doute endormi. Mais à cette grande table de salle à manger, conçue pour recevoir du monde, le silence n’a pas sa place, a quelque chose de surnaturel.
C’est donc tout naturellement que cette absence de son, et cette ombre de solitude qu’elle traîne malgré elle dans son sillage, l’invitent à pousser plus loin l’isolation sensorielle, à fermer les yeux, et à réfléchir. A se rappeler. Après tout, puisqu’il n’y a rien à entendre au dehors, il peut bien se permettre de s’écouter un peu lui. Le silence précède l’introspection, l’introspection précède les souvenirs…
Les souvenirs charrient les émotions et le tout se dépose en traînées d’écume multicolore sur le rivage de sa mémoire. Car ses souvenirs ne sont pas en noir et blanc, ça non…. Ils sont polychromes, blindés de lumière, ils sont reliefs et textures. Aussi nets qu’au moment où ils étaient présent et pas encore passé : pas de flou dans ses souvenirs, pas de trous dans sa mémoire.
 
Aujourd’hui au présent, la table diffère fort de ce qu’il a connu, même s’il a tout fait pour créer le mirage du même, l’illusion qu’au fond, presque rien n’a changé. Il a tout préparé comme s’ils étaient tous là. Un peu bête il le sait, certains oublient, et d’autres sont tout simplement trop loin pour venir manger à sa table, pour venir dire bonjour… ou même pour juste « être là. » Le propre des gens définitivement devenus souvenirs. Il ferme un peu plus les yeux pour reconstituer ces absents, dans le noir et le silence : une toile vierge avec toute la place du monde pour peindre ces visages jamais oubliés.
Lorsqu’il se représente celui de son épouse, ce sont toujours les yeux qui « apparaissent » en premier. Un peu comme sur un polaroid, où l’image se construit trait à trait. Les yeux donc, ce vert incroyable qui évoque la mer déchaînée, les vagues, en fait. Puis tout se construit autour, les arcades sourcilières, l’arrête un rien cassée du nez, les lèvres… Qu’il se souvienne d’elle à vingt ans – le début de l’histoire, leur première rencontre – ou à quatre-vingt – le chapitre de fin, son départ – il n’y a pas tellement de variations dans ce visage. Même yeux couleur des vagues, même nez un peu cassé, même sourire, qui lui en arrache un là, en bout de table.
Il tire sur le fil de la mémoire, déroule dans le désordre le film de leur vie, les premières sorties, dans la voiture sur le parking du cinéma plein air, les disputes, le lit d’hôpital, le mariage de leurs enfants, l’arrivée des petits enfants, les voyages autour du monde. S’il n’a rien à écouter au présent, tout le reste est là dans sa mémoire, les odeurs – l’éther dans la chambre blanche, les épices au fin fond de l’Inde, sa peau, les couleurs – vert des iris, rouge des joues quand il l’embrasse – les sons aussi, le rire de sa fille aînée quand il lui fait faire l’avion – tout est là, intact, au point qu’il devient presque difficile de rouvrir les yeux, de vouloir les rouvrir à dire vrai, quand là-bas, dans sa tête, rien ne manque, ni personne…
 
Avec une profonde inspiration – comme s’il avait jusque-là retenu son souffle – il ouvre les yeux finalement, pour en laisser sortir de minuscules larmes. Puis passant un index derrière la saignée de son oreille, rebascule son appareil auditif sur la position « marche ». Explosion de son. Retour instantané au présent. Le bruit des couverts ripant sur les assiettes, celui des verres en cristal qui s’entrechoquent, les « santé ! » qui s’échangent par-dessus et les rires sans raison aucune des arrières petits-enfants…
Parce qu’autour de la grande table, au fond, il ne peut pas nier qu’ils sont tous là. Enfin… « tous »… Oui et non. C’est que ce ne sont pas forcément les mêmes visages. Ce ne sont pas « tous » ceux auxquels il rêve lorsqu’il ferme les yeux. Mais pas un siège n’est vide. La vie finissant toujours par draguer d’autres gens dans son sillage, par les déposer sur le rivage… Et au présent, devant lui à l’autre bout de la table, les yeux de cette toute petite fille – la dernière arrivée – sont d’un vert qui lui évoque justement les vagues.