Avril

par Julie (texte) & Florence (photo)

Pendant quelques secondes tout ne fut que flou, brume. Puis apparurent les contours du sujet , ses angles, tout d’abord, puis ses courbes, ses couleurs… Lorsque la photo crachée par le polaroïd fut entièrement développée, Fred la tendit à sa compagne, qui haussa les sourcils de surprise :

– Mais… tu ne viens pas de juste photographier notre horloge ?
– Si, sourit-il tout grand. Ce n’est pas ça ?
– … Pas exactement. C’est amusant note mais…

Ça avait marché.
Elle voyait à présent la même chose que lui. Pas en regardant directement la pendule murale bien sûr, mais sur la photo qu’il venait de faire, oui, elle voyait à présent, comme lui, les aiguilles à dix heures dix transformées en un grand sourire, et les chiffres de 1 à 12 devenus le contour de ce visage rieur.
Ça avait marché ?

– Mais ça n’est pas réel. Ok Fred comment tu as fait ça ?
– Avec ça.

Fred lui tendit leur appareil photo, que Sara fit tourner dans ses mains. Il était muni d’un nouvel objectif, un peu bizarre, de toute évidence bricolé maison, dont la lentille lui évoquait…
un œil ?

– C’est toi qui a fabriqué ça ?
– Oui. C’est un objectif neural. Il ne prend pas en photo l’objet tel qu’il est, il le prend tel que le photographe le voit.
– C’est très ingénieux.
– Oh, pas tant que ça, juste un filtre de perception mental, une lentille humaine, quelques boulons…

Elle sourit. Sara savait que la modestie de Fred n’était pas feinte. Il était juste persuadé que ce qui lui était évident l’était aux autres.
Comme de voir des visages souriants dans les horloges à dix heures-dix. Elle lui rendit l’appareil :

– Tu m’en fais une autre ?

Une rafale d’autres mêmes, et sur les polaroids fraîchement éjectés, le piano de Sara, qui prenait la poussière dans un coin, devenait un zèbre endormi, la cafetière italienne, un oiseau au long bec improbable, et les draps pendus de travers sur l’étendard à linge, deux fantômes en train de se faire un câlin. Une fenêtre ouverte sur l’imagination hyperactive de Fred, qui faisait se demander à Sara s’il n’était pas plus fatigant que merveilleux de vivre dans sa tête.

– La réalité te parait si terne ? lui demanda-t-elle avec une esquisse de sourire, regrettant sa question la seconde même où elle franchissait ses lèvres.
– Non, ce n’est pas…

Il se renfrogna, tout d’un coup.
Et merde.

– Ce n’est pas ça… c’est juste… je voulais que tu puisses voir ce que je vois.

Elle alla s’asseoir à côté de lui, lui passa une main dans les cheveux.

– Tu penses trop, Fred. Et je ne dis pas ça parce que je vois tes photos. Ce n’est pas une surprise tu sais, ce que tu vois… tu me le décris souvent non ? Je veux dire, c’est une super invention mais crois-moi, je n’ai pas besoin de ça pour savoir ce qui se passe dans ta petite tête…

Il l’embrassa sur la joue, puis de nouveau, lui tendit l’appareil.

– Tu me montres, la tienne ?
– Si tu veux mais…

Elle cala son œil contre le viseur.

– Tu me connais je suis terre à terre… Je doute que ça donne une différence d’avec une vraie photo.

Et elle captura, à l’identique de son dernier cliché, les draps suspendus sur le sèche-linge. Ils guettèrent tous deux l’apparition de l’image sur le papier photo embué… et furent tous les deux surpris.
Ce n’étaient ni les fantômes de Fred ni les draps tels qu’ils étaient, mais secs et pliés, prêts à être rangés.

– Hmmm…
– Je ne te savais pas si terre à terre.
– Mais ce n’est pas ce que je vois c’est… attends…

Elle reprit l’appareil, photographia le piano. Il apparut presque identique à ce qu’il était, mais débarrassé de sa pellicule de poussière, un livre de partition grand ouvert, comme si elle s’y était enfin remise.

– Je crois qu’il est déréglé. L’objectif ne prend pas ce que je vois, il prend ce que je voudrais voir.

Et elle fit une dernière photo pour s’en assurer : celle de la monstrueuse pile de livres de Fred qui jonchait le sol au pied de leur lit, qui développée, montra une bibliothèque avec romans triés par auteurs.

– Je confirme ! dit-elle en faisant tomber le cliché sur les genoux de son compagnon.

Fred fixa la série de photos, puis le désordre relatif – à ses yeux – de leur studio. Pour lui la pièce était déjà rangée. Pour Sara, c’était le bordel.

– Tu me trouves bordélique, murmura-t-il. Tu voudrais plus d’ordre.
– Chéri si c’est une surprise pour toi, c’est que tu lis moins bien dans ma tête que l’inverse.

Elle avait entièrement raison. C’était le versant obscur de son imagination : il était si occupé par l’intérieur de sa propre tête qu’il n’était pas toujours le plus attentif du monde à ce que pensait ou ressentait Sara. Ce dont elle devait bien être consciente puisqu’elle lisait si bien en lui, elle.

– Fred ce n’est pas si dramatique non ? Toute relation humaine se nourrit de compromis.
– Oui mais…

Etait-il, en soi, un compromis ? Un « faute de mieux » ?

– Tu n’as pas envie parfois d’être avec quelqu’un qui te ressemble ? Qui vivrait plus dans la réalité qui… verrait le même monde que toi ?
– … Fred ?
– Oui ?

Il ferma les yeux comme le flash de l’appareil se déclencha.

– Tu penses trop, répéta Sara.

Et elle se leva pour aller plier le linge, n’ayant même pas besoin d’attendre à ses côtés, de s’assurer que bien sûr, la photo qu’elle venait prendre de lui le représentait exactement tel qu’il était.

avril

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