Janvier

par Florence (photo) & Julie (texte)

On avait dit qu’on revenait en 2014 et on est… en 2016 depuis quelques heures.
Allez, vous ne nous en voulez pas ? ; ) En 2016, on repart à l’aventure !
Même concept, même rythme et 12 nouvelles histoires en mots et en images.

janvier

— On sort ce soir ?
Laure lève le nez de son livre comme Jeanne lui pose la question, juste pour observer le visage de sa sœur, s’assurer que bien sûr, elle plaisante.
Mais non. Jeanne a l’air tout à fait sérieuse. En fait elle a déjà mis son manteau, et lui tend le sien. Laure ne l’attrape pas.
— Pour quoi faire au juste ?
Pour prendre une balle perdue ? C’est la guerre là dehors non ? Certes elles sont censées vivre dans une zone protégée mais, tu parles, la guerre se moque des frontières, des tracés en pointillés sur des cartes qui ne représentent de toute façon plus le monde tel qu’il est.
Et pourtant, Jeanne lui sourit :
— Tu ne sais pas quel jour on est ?
…. Non. Elle n’en est pas certaine. Dans cette maison souterraine, sans fenêtres, sans lumière du soleil, elle a un peu perdu la notion du temps.
— C’est la nuit du Miroir, sourit Jeanne.
— Ce soir ? Tu es sûre ?
— Ce soir.
Comme une lame de fond dans ses souvenirs, une vague de nostalgie vient inonder l’esprit de Laure. A une époque, la nuit du Miroir était parmi ses préférées de l’année, un rendez-vous fabuleux, une ode à l’optimisme, une fenêtre sur le futur.
Littéralement.
Si la lumière des étoiles – aujourd’hui invisibles, derrière un ciel de souffre et de suie – qui mettait tant de temps à les atteindre, montrait le passé, le Miroir avait été conçu pour refléter l’avenir. Renvoyant la lumière des temps futurs vers eux, une nuit par an, alors que l’alignement des corps célestes permettait, quelques minutes, la synchronisation des deux fenêtres temporelles. Une nuit par an où le Miroir leur montrait ce qui s’y reflétait des années plus tard. Toute leur enfance durant, elles y étaient allées en famille, et Laure y avait toujours entraperçu les promesses d’un avenir coloré, joyeux.
Elle n’y était pas retournée depuis la première année de la guerre : les bombes du futur ne différaient en rien des bombes du présent.
La vague reflue, et Laure secoue la tête :
— Il n’y aura rien à voir, comme la dernière fois. Des bombes, au mieux. Le néant au pire. Si ça se trouve le Miroir n’existe plus dans le futur. Quelqu’un l’aura brisé. Plus rien à refléter.
— On ne peut pas le savoir sans aller voir pas vrai ?
— …

— Tu es cinglée, souffle Laure à sa sœur une petite heure plus tard.
Elles se tiennent toutes deux au bas d’une colline qui fait face au Miroir, toujours suspendu au-dessus du pont. L’air autour d’elles est glacial, Laure avait presque oublié que la nuit du Miroir tombait un soir d’hiver. Et si avant la guerre, elles se seraient tenues au milieu d’une foule dense, immense, ce soir, bien sûr, il n’y a personne d’autre.
— Tu m’as suivie, répond Jeanne, je ne vois pas pourquoi tu serais moins cinglée que moi…
— … Dis comme ça…
Les doigts gourds, elle attrape son briquet, dont elle maintient la flamme au creux de ses mains, pour les réchauffer. Sa sœur lui tend ses propres gants. Laure décline :
— Non ça va. C’est pas comme si je comptais rester plus de trente secondes de toute façon.
— Allez, tu vois bien que c’est calme.
Jeanne se laisse tomber assise dans l’herbe rendue blanche par les cristaux de glace. A certains endroits, il reste même de la neige. Laure finit par l’imiter. Tant qu’à être sortie… Autant profiter.
Au-dessus de leur tête, le Miroir ne reflète encore rien, si ce n’est le ciel noir, par trop saturé de poussière pour y voir ne serait-ce que les étoiles.
— Encore quelques secondes… commente Jeanne, les yeux sur le cadran de sa montre.
— Je te dis qu’on ne va rien voir…
Alors pourquoi son regard est à ce point fixé au Miroir, guettant la moindre lumière ? A sa gauche, Jeanne lui attrape la main, marquant par ce geste le début de la synchronisation. Et Laure s’est si bien convaincue de ne voir que le noir absolu que la première lueur la fait sursauter. Jeanne serre ses doigts plus forts entre les siens.
— … non…foutues bombes. Je suis désolée Laure je pensais vraiment que…
Mais elle la coupe :
— Je ne crois pas que ce soient des bombes…
Des explosions, oui, mais…
Des explosions de lumière. Petites, d’abord, puis immenses, se déployant dans tout le cadre du Miroir. Vert, rouge, or, de la lumière se succédant, se superposant dans le ciel d’ordinaire si noir. Blanc, rouge de nouveau. Violet, argent, jaune… Jeanne se relève, maladroitement :
— Est-ce que ce sont….
— Ce sont des feux d’artifice, murmure Laure, le souffle coupé ou presque.
Une gerbe bleue s’ajoute au tout, retombe en pluie céleste sur le pont. Deux autres rouges. Etoiles artisanales et éphémères. De la joie en photons.
Et il ne pouvait y avoir qu’une explication à ce spectacle.
La guerre était finie. La guerre allait finir – question de point de vue. L’avenir était là, et il allait se dérouler sous un ciel en couleurs.

 

« Tu es cinglée Gemma, tu vas te faire tuer…»
A leur gauche, une mine saute, et un cri, très bref, s’ajoute au fracas assourdissant des bombes et des tirs. Pourtant la voix de son frère parvint encore à se faire audible, par-dessus le tout :
« Bordel ! Tu vois bien que ce n’est pas une nuit de trêve ! Rentre !»
Gemma l’ignore. Elle ne peut pas rentrer. Pas tout de suite. Ce n’est pas une nuit de cessez-le-feu, certes, mais ça reste une nuit importante. Une nuit différente des autres. Oh, pas pour eux, au présent. Comme toutes les autres nuits, comme tous les autres jours, la guerre fait rage. Mais depuis quelques semaines, le front s’est décalé vers l’est, plus loin derrière le pont. Les lignes ont bougé, pour cause, il ne reste rien ni personne à bombarder, dans ce champ d’herbe brûlée, jusqu’à il y a peu encore champ de bataille. De sorte que si le ciel est embrasé derrière eux, il reste nu et noir, devant le Miroir.
« C’est la nuit du Miroir», chuchote la jeune fille.
Par elle ne sait quel miracle, son frère l’entend.
« Ce soir ? Tu es sûre ?»
Elle sursaute. La voix du garçon est toute proche. Il est tout proche. Il l’a rejointe.
Cinglé lui aussi…
Mais oui, elle est sûre. Un an pile.
«Ce soir », reprend-elle,« c’est la synchronisation des deux fenêtres temporelles. Les gens du passés peuvent voir leur avenir, peuvent voir ici et maintenant.»
Son frère lève la tête vers le Miroir, qui, dos aux combats, ne reflète rien.
« Il n’y a rien à voir ici et maintenant Gemma. »
« Justement… »
Elle a tout prévu. Fouillant ses poches, elle sort une petite boîte d’allumettes. En gratte une. Toute ténue soit-elle, la petite flamme éclaire le visage perplexe de son frère :
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Chut. Tais-toi. Regarde juste. »
Et, un genou à terre, elle porte l’allumette à l’extrémité d’une mèche. Qui s’embrase.
« Viens ! »
Attrapant la main de son frère, elle l’entraîne plus bas dans les collines, et ils finissent par s’aplatir tous les deux dans l’herbe.
« Tu es encore plus cinglée que je ne le croyais, tu as mis une bombe ? »
« Pas une bombe… »
Au sol, le tracé de la mèche en train de se consumer est apparent, et ils regardent l’étincelle se rapprocher du but, puis…
Explosion de lumière rouge. Puis verte. Bleue. Pluie d’étoiles dorées. Toutes les couleurs du spectre se reflètent dans le Miroir, et sur le visage de son frère, surpris, émerveillé aussi.
« … un feu d’artifice ? » balbutie-t-il au travers d’un sourire de gosse.
Sourire qu’elle adopte comme elle répond :
« Un feu d’artifice. »
Le spectacle l’enchante, pour autant, de toute évidence, il ne comprend pas.
« Pourquoi ? »
Gemma hausse les épaules :
« Pour leur donner quelque chose à regarder. »
« Mais ils vont croire que… »
« Que la guerre est finie ? »
Elle observe son œuvre, le feu d’artifice, les gerbes de couleurs qui s’enchaînent, alors que derrière le Miroir, ce sont les éclairs blanc acier des bombes qui zèbrent le ciel.
« Qu’ils le croient », répond-elle juste.
« Mais pourquoi ? C’est, c’est cruel.»
Non.
Ce n’était pas juste une illusion.
C’était la première étape du plan.
« Parce que peut-être que le futur n’est pas immuable, petit frère. Parce que peut-être que s’ils croient que ce futur peut exister, ils le feront arriver. »

 

Comme en réponse au spectacle qui se joue dans le Miroir, d’autres lumières viennent percer la nuit. Près du pont, des lueurs apparaissent aux fenêtres des maisons qui en sont toujours pourvues. A côté d’elle, Laure allume de nouveau son briquet. Et tend haut le bras dans le ciel, ajoutant sa propre petite flamme au tout. Jeanne lui sourit, même si sa sœur ne la voit pas. Mais d’autres la voient, comprend-elle, alors que la colline, tout autour d’elles, s’illumine. Une petite flamme ici. Une petite flamme là. Jusque-là cachés dans le noir, tous les autres cinglés venus, malgré la guerre, regarder le Miroir, imitent Laure, ajoutent un peu de lumière. Se révèlent.
Et s’ils ne sont pas une foule dense…
Ils sont bien plus nombreux que Jeanne l’aurait jamais imaginé. Leurs briquets hauts dans le ciel, regardant les explosions de lumière. Regardant le futur en couleurs.
Bien sûr le Miroir ne permettait pas de dire quand. Impossible de savoir si c’était là un avenir proche, distant, s’il deviendrait même le présent de leur vivant. Mais il deviendrait le présent. De leurs enfants, petits-enfants. Au fond, peu importait les dates, presque, ne comptait que cette connaissance d’un futur où l’on ne tirait plus de missiles mais des feux d’artifice.
Alors Jeanne se pencha vers sa sœur, et tira des tréfonds de sa mémoire une petite phrase, pas tant effacée par le temps que rendue obsolète par les hommes, deux petits mots qui avaient perdu leur sens, leur pouvoir avec la guerre, et qu’elle n’avait pas imaginé réutiliser ce soir, au présent.
Mais ne leur appartenait-il pas de bricoler l’avenir, à toutes les deux ? Elles et tous les autres, sur la colline, devant ce pont, de transformer l’image du miroir en présent ? Et elle murmura à l’oreille de sa sœur cette petite phrase si longtemps perdue, cette petite musique d’optimisme, qui, avant, se prononçait justement cette nuit entre toutes :

– Bonne année, Laure.

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