Octobre

par Julie (texte) & Florence (photo)

Le temps passe vite… après une année (déjà !) à conter les mois, Recto Verso s’accorde un petit hiatus. Nous disparaissons l’espace de quelques mois mais nous revenons, promis, pour de nouvelles histoires en 2014. Si vous souhaitez être tenu(e) au courant du retour du blog, nous vous invitons à laisser un petit commentaire en renseignant votre email dans le champ prévu à cet effet (rassurez-vous, il sera invisible) et nous vous préviendrons dès que nous reprendrons du service.
Au revoir (ou plutôt à bientôt =) )


Quelque chose ne collait pas…. Quelque chose ne collait plus. Comme il ôtait ses deux mains de la carte, posée à plat sur le bureau, celle-ci s’enroula sur elle-même d’un coup sec. D’un mouvement du pied, le professeur pivota sur son fauteuil, puis le fit glisser à l’autre bout du laboratoire plongé dans l’obscurité. Collant ensuite son œil contre le télescope, il constata qu’en effet, la carte ne fonctionnait plus.

Le ciel avait changé.

Il y avait un trou dans une des constellations. Une étoile avait disparu. Et cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose…

L’invasion alien avait commencé. Il devait en avertir l’armée, le président, le monde entier ! il fallait tout de suite qu’il…

– Hey, qu’est-ce que tu fais encore debout ?

Surpris, le professeur se redressa trop vite… et se prit les pieds dans sa blouse blanche, à peu près deux fois trop longue pour ses cent-vingt centimètres de hauteur. Il s’étala sur la moquette, un peu embarrassé. Quelqu’un entra, dans le noir, et alluma sa veilleuse. Puis deux grands bras le relevèrent pour le transporter à travers la chambre-laboratoire.

– Mais papa il est pas tard…

Les bras le reposèrent sur le bord du lit. Jambes pendant dans le vide, bras toujours emmêlés dans la blouse, le professeur sut que la lutte serait inutile.

– Oh si, il est tard…

Tout sourire, son père lui déplia la couette sur les jambes, et s’installa à côté de lui.

– Ceci dit… Pas trop tard pour une histoire.

Le professeur croisa les bras, leva le menton. Peut-être y avait-il moyen de négocier après tout.

– Je peux encore jouer au scientifique alors.
– Non pour ça ce n’est plus l’heure.
– Si on a le temps pour une histoire on a le temps pour jouer !
– Ça fait sept jours que tu n’as pas eu d’histoire !
– Mais c’est rien ça ! J’ai six ans maintenant, j’ai plus besoin d’histoires tous les jours. En plus ma science c’est important, ajouta-t-il en pointant son bureau du doigt, regarde ma carte !
– Flo, les histoires aussi c’est important.

Il fut surpris une seconde, puis comprit un truc :

– Oui mais maintenant que je suis grand, c’est pour toi que c’est important hein ?

Son père se leva soudain, de toute évidence, pour lui montrer à quel point il était grand. Et à quel point lui était petit. De la triche, tout simplement.

– Personne n’est trop grand ou trop petit pour une histoire. Mais si tu veux on peut échanger.
– Echanger comment ?
– Toi qui raconte, moi qui écoute. Vas-y, raconte-moi ton histoire de carte.

Il n’y aurait pas besoin de lui dire deux fois ! Flo se pencha sur le côté pour attraper la carte, qu’il déplia sur la couette. Son père posa une main sur le lit pour la maintenir à plat.

– C’est pas une histoire, c’est pour de vrai. Le ciel a changé.
– Tu sais que selon les moments de l’année, tu ne vois pas les mêmes étoiles…
– C’est pas ça… C’est les mêmes étoiles que d’habitude. Sauf qu’il en manque une.
Redevenu professeur, il pointa l’extrémité de la constellation du phénix, et suivit le tracé du bout de son doigt.

– Tu vois ? Hé ben cette étoile, là. Elle n’est plus là. Regarde dans mon télescope.

Son pèr… – son assistant – alla s’accroupir devant le télescope, pour regarder au travers. Lorsqu’il revint s’asseoir à côté de lui, il faisait une drôle de tête, comme s’il retenait un rire, ou des larmes.

– Alors ?
– Tu as raison, il en manque une.
– Tu vois !
– Je vois.
– Et pourquoi ? Il lui est arrivé quoi à l’étoile ?
– C’est toi qui a la blouse non ? C’est toi le savant ce soir. Donne-moi ton explication.

Il réfléchit très vite, très fort.

– Des extra-terrestres l’ont aspirée parce que leur vaisseau était en panne d’essence.
– Pas mal. D’autres hypothèses ?
– Hmmm…. C’était pas une étoile, c’était une luciole géante. Et elle s’est envolée.
– Ah ! Encore mieux. Une dernière ?
– Quelqu’un a posé un drap noir par-dessus !

Le sourire de son père s’était élargi, pourtant Flo pouvait voir deux petites larmes, tout au bord des yeux. Peut-être qu’il se retenait de pleurer de rire, en fait.

– Quoi ?
– Rien rien… je suis très content. Mon fils est un conteur d’histoires…

Et ça le rendait très content ?

– Mais c’est nul…
– Pourquoi ?
– Parce que c’est juste des histoires…

Il retira la blouse trop grande, pour la rendre à son savant de père.

– Si toi tu m’expliques, c’est de la science, c’est la vérité. Moi ça sera toujours que des histoires. Tu préférais pas que je sois un savant comme toi ? Plutôt qu’un…
– Conteur d’histoire ?

Son père accepta la blouse, l’enfila, rabattit correctement le col et sortit de la poche droite une vieille paire de lunettes, qu’il lui posa sur le nez. Trop grandes pour lui, comme la blouse. Elles glissèrent.

– Les Histoires et la Vérité ne sont pas des opposées… parfois elles se ressemblent drôlement tu sais.
– C’est vrai ?
– Tu veux que je te raconte, pour l’étoile ? La Vérité ?
– Que tu m’expliques.
– Mais je peux te raconter, et ça sera quand même vrai.

Compris. Il s’était fait piéger :

– Tout ça pour quand même me raconter une histoire.

Du bout du doigt, son père lui remit les lunettes en haut du nez.

– Bon alors, tu veux savoir où elle est passée ton étoile ou pas ?
– Oui. (Il choisit prudemment son mot : ) Dis-moi.
– Elle est éteinte.
– Tu veux dire … morte ?
– Non, éteinte. Comme ça.

Et il tendit le bras pour éteindre la veilleuse. Flo la ralluma, sceptique :

– Ça s’éteint comme une veilleuse, une étoile ?
– C’est une veilleuse.
– Une lampe ?
– Oui. Non. Plein de lampes.
– N’importe quoi.
– Et pourtant !
– C’est ce qui est écrit dans les livres ? Les livres de science ?
– Non. C’est un secret. Un système mis en place il y a très longtemps.
– Pourquoi ?
– Pour que nous ne soyons pas … tous seuls dans le noir, la nuit. Seuls dans l’univers.
– Comment ça marche ?

Déjà, il commençait à oublier la question d’invention ou vérité, ne souhaitant au fond qu’une chose : la suite de l’histoire.

– Comme ça, répondit-il en écartant les mains.
– Comme ça quoi ?
– Là-haut, sur l’étoile, on raconte des histoires aux gens. Tout le temps que dure la nuit, pour qu’ils gardent leurs veilleuses allumées, et qu’on puisse les voir d’ici. Et on adapte… Par exemple, si on est en hiver et que la nuit est plus longue… on raconte aux gens des étoiles des histoires terrifiantes, pour qu’ils gardent la lumière allumée plus longtemps. Ou si on veut qu’une étoile brille plus fort, pour guider les navires, on raconte une histoire en photos qui reflètent et démultiplient la lumière…
– Une histoire en photos ?
– Bien sûr. Il y a plein de façons de raconter une histoire.

Oui, comme de faire semblant d’expliquer un truc de science… Il ôta les lunettes de son père et les remit sur le nez de ce dernier. Comme ça, avec la blouse, et les verres épais, et son air si sérieux… C’était vraiment compliqué de savoir s’il disait vrai ou s’il lui… racontait juste son histoire. Mais parce que c’était important – pour son père – il dit juste :

– D’accord. Je comprends maintenant. Un savant et un conteur d’histoire c’est…
– Egalement important.
– D’accord.
– D’ailleurs…

Un carnet et un crayon venaient presque de se matérialiser dans les mains de son père, à croire qu’il les gardait planqués dans ses manches. C’était un petit carnet à spirales et à carreaux, avec un poisson volant sur la couverture, le logo du laboratoire très sérieux et très scientifique où travaillait son père, le jour. Le crayon était assorti.

– Tu pourrais peut-être essayer d’écrire ton histoire de luciole géante demain. Pour me la raconter le soir.
– Ok papa.

Le grand professeur sortit, non sans border le petit conteur. Sur la table de nuit, la présence du petit carnet le tenait éveillé. La luciole géante… c’était cool. Et ça tenait bien plus debout que la version de son père ! Pourquoi attendre le lendemain ? Il ralluma la veilleuse, et ouvrit le carnet. Le blanc des pages lui parut incroyablement lumineux, presque un espèce de creux, un gouffre de lumière dans lequel attendaient, tapies, une infinité d’histoires… Alors il attrapa le crayon.

De l’autre côté de l’univers, l’œil collé au télescope, une astronome haute d’un mètre vingt eut un sourire soulagé, dans la pénombre de sa chambre-observatoire.
L’étoile manquante depuis quelques jours à la constellation du poisson volant venait de réapparaître.

octobre2013_flo

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