Septembre

par Florence (photo) & Julie (texte)

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Il n’était pas trop sûr de savoir ce qui le réveillait vraiment… la lumière du soleil qui lui tombait directement sur les yeux, le léger souffle du vent, les cris des oiseaux… ou la main qui lui secouait plus qu’énergiquement l’épaule, peut-être ?

– Hey, hey, il est l’heure non ?
– Hum ? L’heure de…
– D’émerger.

Se redressant, doucement – il était allongé sur un banc, et tous ses muscles étaient endoloris – le dormeur ouvrit les yeux. L’homme qui l’avait tiré du sommeil avait lui aussi l’air de se réveiller, à l’instant… Il portait un costume à fines rayures – un peu semblable au sien d’ailleurs, mais élimé, rapiécé, froissé… ses cheveux étaient en bataille, son visage mal rasé… Son allure générale était celle d’un vagabond – ce qu’il était, mais le dormeur songea qu’il ne devait pas avoir meilleure allure lui-même. Entre ça et leurs costards, un observateur extérieur aurait pu les prendre pour deux frères.
Mais il n’y avait pas d’observateur extérieur. Juste les oiseaux, qui criaient toujours.

– Où est-ce qu’on est ? articula le dormeur, la mâchoire un peu ankylosée.
– Au pied de la potence.
– Quoi ?

Le dormeur leva les yeux au ciel, et le vagabond eut un sourire. Lui pas :

– Très drôle.
– Ben quoi ? On y est non ?

Certes… c’était ce que disait le panneau. Mais où était planté le panneau ? Il se rappelait vaguement être monté dans un train, puis…

– Vous vous souvenez pas ? reprit le vagabond, sérieux cette fois-ci.
– Non ?
– On a déraillé.
– Oh…
– Juste là. En arrivant à la hauteur de ce truc…

Ah… ce n’était pas très surprenant. Il contempla quelques secondes, sous la potence, l’enchevêtrement de voies ferrées et de câbles, un beau bordel… Une invitation à se planter. Mais bon. Il n’avait rien de cassé, alors…

–  Du coup le prochain train, il arrive quand ?

Le vagabond pencha la tête d’un côté, puis de l’autre.

– Hummm dans pas très longtemps je crois. En même temps que la prochaine pluie d’étoiles filantes.
– Mais… ça veut dire pas avant la tombée de la nuit ça !
– Non, non… Venez.

Il le suivit, et le vagabond lui fit grimper une flopée de marches puis tout un escalier de métal, jusqu’à une passerelle réservée aux ouvriers de maintenance, qui courrait sous une autre voie ferrée et câblée.

– C’est là…

Le vagabond s’allongea au milieu de la passerelle, mains croisées derrière la tête, et le dormeur l’imita, s’installant à côté à lui.

– Et ?
– Chut… ça va venir.

Les rayons du soleil étaient intermittents maintenant, entrecoupés par l’ombre des traverses perpendiculaires aux rails. C’était un peu crépusculaire.

– Voilà… ça approche…

Au loin un grondement se fit entendre, d’abord sourd, puis de plus en plus net, au point de recouvrir les cris des oiseaux. La voie ferrée, au dessus de leur tête, se mit à vibrer, et la vibration devint tremblement. Le train approchait…. Non, déjà, le train était là. Trois cent mètres de wagons qui passèrent tout au dessus d’eux, oblitérant toute lumière – il faisait comme nuit – et dont le frottement des roues faisait cracher des étincelles aux rails.

– Vous voyez ! cria le vagabond par-dessus les hurlements du métal.
– C’est fantastique !

Minuscules, si vives dans la nuit artificielle, les étincelles leur tombaient dessus en pluie fine. Une pluie d’étoiles filantes… Ils restèrent silencieux tout le long du passage du train. Le vagabond arborait un air de gamin émerveillé, et lorsque le soleil revint, le dormeur, portant la main à son visage, réalisa qu’il avait exactement le même sourire.

– Alors ?
– C’était magnifique.
– N’est-ce pas ?
– C’est quand le prochain ?
– Ah maintenant, pas avant deux heures.
– C’est long…
– Mais il y a d’autres choses à voir.

Se relevant, le vagabond lui tendit la main pour l’aider à faire de même, puis ils escaladèrent une petite échelle menant directement à la voie, où ils se rallongèrent.

– Et là on regarde quoi ?
– Ben, les nuages !

Il fallut quelques secondes au dormeur pour comprendre, pour voir. Les toutes premières secondes, il n’aperçut que les nuages, puis…

– Hey mais c’est un tigre !
– Yep. Et là regardez, des chevaux sauvages…
– Et un éléphant. Et un mouton.
– Plein de moutons même !
– Pratique pour s’endormir, nota le dormeur.

Le vent poussait les nuages, les disloquait, en bricolait d’autres, et le ballet des bestioles cotonneuses continua un long moment au dessus de leur tête.

– C’est drôle tout de même, je n’avais jamais remarqué.
– Les pluies d’étoiles filantes ?
– Oui, et les choses dans les nuages. Pourquoi je n’avais jamais remarqué ? C’est récent ?
– Ça a toujours été là… peut-être que vous n’étiez pas assez tête en l’air.

Le dormeur hocha la tête.

– Vous avez raison. C’est tout à fait ça.
– Mais maintenant vous voyez.
– On dirait bien.
– Comme Van Gogh.
– Van Gogh ?
– Oui… sa nuit étoilée, vous pensez que c’est de l’impressionnisme ou je ne sais pas quoi ? C’est juste qu’il savait regarder. C’est juste comme ça qu’il voyait le ciel.
– Mais Van Gogh était fou.
– Mais non… il avait juste un peu dér…
– Hey !

S’arrachant à la contemplation des nuages, le dormeur se redressa en position assise.

– Mais dites, ce train aux étoiles filantes… il ne s’est pas arrêté ici.
– Ben non.
– Et le suivant ? Il va juste passer lui aussi ?
– Bien sûr. C’est pas une gare ici. Pour qu’un train s’arrête ici il faut qu’il le fasse comme nous, par accident.
– Mais…

Il se releva totalement, un peu mal assuré sur ses jambes, et se pencha par-dessus la voie ferrée. Observant le réseau complexe de rails et de câbles… réalisant seulement qu’il n’y avait pas de train.

– Où est notre train ?

Le vagabond se mit debout à son tour, tout doucement, et regarda dans la même direction que lui, l’air un peu perdu :

– Notre train ?
– Celui qui a déraillé !
– Mais aucun train n’a déraillé.
– Mais vous avez dit que…
– Je n’ai jamais parlé de train, j’ai dit qu’on avait déraillé.
– « On ».
– Oui, « on », « toi », « moi », pour la différence que ça fait…
– Oh…

Ça non plus, il ne l’avait pas remarqué… Ils portaient le même costume, arboraient le même sourire, « on les aurait pris pour deux frères », forcément.

– Maintenant que j’y pense,  Van Gogh a peint la nuit étoilée dans des circonstances un peu spéciales… je me trompe ?

Le vagabond haussa une épaule :

– Si tu ne le sais pas je ne risque pas de le savoir.
– Mince. J’ai vraiment…
– Déraillé ? Oui. Mais c’est pas grave. Tu n’as rien de cassé, alors… Et puis regarde, là haut !

Au dessus d’eux, les moutons s’étaient transformés en poissons volants. Magnifique.

– Tu vois mieux maintenant. Et puis regarde, en bas…Tu sais, au fond…

Il voyait maintenant, les rails qui ne faisaient que traverser, en une ligne terriblement droite, l’espace autour, immense.

– … au fond, sortir des rails, ça veut juste dire avoir plus de directions vers où marcher.

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