Juillet

par Florence (photo) & Julie (texte)

Après le mois de mai où nous inversions les rôles, Recto Verso sort quelque peu de son cadre habituel pour un cross-over avec le blog photo 268 miles, où trois amies photographes (dont Florence de Recto Verso :)) postent chaque lundi une série de trois images sur un même thème.

En ce lundi, premier jour du mois de juillet, nous mixons donc les deux concepts : le texte de Julie illustre non plus une mais trois photos, la série hebdomadaire de 268 miles, que vous pourrez également retrouver là-bas.

N’hésitez pas à cliquer sur l’image ci-dessous pour voir la série en taille réelle !

268 miles

– Grmph. Je me demande si mes neurones sont longs à la détente parce que j’ai trop bu ou pas assez…
– Dans le doute…
– Oui dans le doute je vais opter pour la seconde hypothèse. Sers moi un autre verre et réexplique, lentement hein.
– C’est très simple en vérité.
– Tout est toujours très simple pour toi, hein Claire ? En tout cas, les concepts, les idées abstraites… Parce qu’en pratique tu n’es pas fichue de me remplir mon verre sans en mettre plein à côté !
– Aïe, pardon.
– …
– …
– Donc, non non non. Tu te trompes, un truc « metaquoiquecesoit » ne peut pas être « très simple ».
– D’accord, oublie le « meta ». Appelons juste ça « briser le quatrième mur ».
– … oui, c’est beaucoup plus clair…
– Hmm…
– Arrête de me sourire comme ça.
– Comme quoi ?
– Comme si j’avais 8 ans et que je pigeais rien ! Donc, on disait, ton « quatrième mur »…
– C’est une image ! Tu vois, quand tu vas au théâtre, tu visualises trois des murs mais le quatrième, celui entre la scène et toi, celui qui est parallèle au mur du fond… et bien il est seulement suggéré, parce qu’il faut bien que tu puisses voir… la pièce.
– La pièce, genre, la salle ou l’oeuvr… Ah, les deux. T’as vu ? J’ai compris ton double-sens là. Ce second verre me fait du bien.
– Il a l’air oui… Toujours est-il, que si sur scène, un personnage s’adresse directement au public, ou fait un commentaire qui montre qu’il est conscient de son statut de personnage, il va au-delà du 4ème mur, tu vois ?
– Tu prononces si bien les italiques…
– Martin, concentre toi tu veux ?
– Je m’excuse. Je t’écoute.
– C’est ça.
– Si si. Et je le reconnais, c’est pas si compliqué. Donc le métatextuel c’est juste ça ?
– Hum… ça englobe ce procédé là on va dire. De manière générale c’est plutôt… un texte à propos d’un texte. Une histoire dans une histoire, tu vois ?
– Une mise en abyme.
– Voiiiiilà….
– Ça me perturbe quand même un peu.
– Hé bien va te chercher un 3ème verre.
– Bonne idée.
– …
– …
– C’est moi où tu titubes ? Ne tombe pas hein ?
– Non non… ça va. Entre nous, quand on passe une soirée tous les deux comme ça, à refaire le monde avec un pichet de margarita, tes débats philosophiques m’embrouillent bien plus que l’alcool.
– Tu viens d’admettre que ça n’était pas si compliqué.
– Non mais c’est pas la… définition du truc qui me perturbe. C’est… l’effet que ça donne, si on l’utilise.
– Comment ça ?
– Ben… je ne sais pas mais si tu donnes à ton spectateur ou ton lecteur la conscience que tout ça  est une fiction… que tout ça n’est qu’une fiction… Est-ce que ça ne montre pas les ficelles du conteur ? Est-ce que ça ne… ça ne casse pas la magie ?
– Ah tu vois, je ne pense pas, parce qu’au fond nous… hey Marc fais gaffe !

Jouant décidément un peu trop bien Martin le philosophe alcoolisé, Marc venais de prendre appui sur le mur du fond. Qui bascula en arrière, manquant de peu d’écraser l’éclaireur.

– Argh ! Coupez coupez coupez !

Furieux, le réalisateur jeta son script au sol. Derrière lui, le visage à demi planqué derrière sa perche, le preneur de son retenait un fou rire. Privé de sa façade, éventré, le plateau de tournage avait un air encore plus irréel qu’avant.

– Sérieusement vous savez combien il coûte ce décor ?

Marc baissa la tête, franchement géné, mais sa partenaire de scène vint à sa rescousse :

– Trois murs en carton, une table en balsa… et ces prétendus cocktails qui sont des jus de fruits avec plus de flotte que de fruits… Je suis curieuse de le savoir à vrai dire, combien il coûte, ce décor ?
– C’est pas la question…
– C’est toi qui l’a posée…
– Oh toi ça va. Quand tu sauras suivre correctement le script, tu pourras faire de l’esprit…

Elle se mordilla les lèvres, comme chaque fois qu’elle cherchait ses mots… ou se retenait d’en prononcer d’autres. Deux ans déjà qu’elle interprétait Claire, et c’était le premier real’ à systématiquement lui reprocher ses improvisations occasionnelles. Toujours suivre le script, quelle idée ennuyeuse… quelle idée effrayante, même ! Même un personnage de fiction n’avait pas à être le seul jouet du script, le seul jouet de son auteur… Toute marionnette aurait dû avoir un droit constitutionnel à couper ses fils, une fois de temps en temps. Envoyer chier dieu le destin l’auteur et le préécrit, s’en remettre à ses pulsions propres ou au hasard le plus total…
Et puis merde, surtout, elle l’améliorait, ce fichu script. Ah, ces scénaristes qui pondaient des dialogues abscons sur le 4ème mur et n’étaient pas fichus de compatir à la terrible condition de personnage…

Et la suite ?

Oh, n’était-ce pas là le plus joli commentaire que pouvait espérer un écrivain ? Installé en tailleur à même le plancher, son premier lecteur venait de tourner la dernière page noircie du cahier de brouillon, révélant les suivantes, encore blanches. Il n’avait pas prononcé un mot de toute la lecture, ce qu’elle avait trouvé encourageant.

– Ben le chapitre en lui-même s’arrête là. Pour la suite du roman… j’hésite encore. Soit les scénaristes décident de tuer Claire pour se débarasser de l’actrice, soit la production réalise que ses impros marchent mieux et la nomment elle-même scénariste.

– Un extrême ou l’autre… Le personnage soumis au texte à la vie à la mort,  ou transcendant le texte pour devenir son propre auteur.

Elle sourit. Il avait absolument tout compris.

– Tu as absolument tout compris.

– Et tu vas choisir comment ?

– A vrai dire…

Elle se pencha vers la droite, pour atteindre et fouiller une des nombreuses boites de jeux qui jonchaient le sol.

– Je vais m’en remettre à ça.

Ouvrant le poing, elle révéla deux dés au creux de sa main. A la grande incrédulité de son lecteur :

– Tu vas tirer la fin de ton roman aux dés ?

– Pas la fin, la suite. Juste un point de développement… La stratégie aléatoire, ça a du bon.

– Genre, de la contrainte nait l’art, tout ça ?

– Pas seulement. C’est aussi le plaisir de… laisser un peu de liberté au personnage. De ne pas tout contrôler.

– Tu es une auteur très compatissante avec tes personnages.

– Ça doit être ça. Bon et sinon ? Ça te plait ?

– Hmmm… C’est pas mal hein, après il y a quelques petites choses à retoucher.

C’était le jeu. Elle en acceptait les règles :

– Je t’écoute.

– Quelques coquilles déjà… on écrit « gêné », avec un accent circonflexe, tu fais toujours cette faute là c’est rigolo. Et il y a une belle faute de conjugaison qui traine aussi.

D’accord, d’accord, je n’ai pas encore relu. Mais sur le fond ?

– Non sur le fond c’est chouette. Enfin à juger quand tu auras fini l’histoire mais… C’est super drôle, les deux qui discutent de briser le 4ème mur et le type qui fait tomber le second. Après le changement de point de vue est un peu maladroit parfois et surtout…

– Oui ?

– Je regrette un peu qu’on n’ait pas la fin du dialogue, sur le métatextuel. Tu sais quand Martin / Marc demande si ça ne bousillerait pas la magie. J’ai l’impression que tu interromps là exprès, parce que tu sais qu’au fond il a raison. Que quand tu fais du métatextuel tu y sacrifies la magie de la fiction, et que tu savais pas du tout quoi faire répondre à Claire.

– Oh tu crois ça ?

– C’est l’effet que ça me fait. Non ? Tu as une réponse ?

– J’ai une réponse à tout.

Elle ponctua cette remarque d’un clin d’oeil, et il lui donna un coup amical d’un oreiller qui trainait par terre.

– Sans rire, elle allait répondre quoi Claire ?

– Que Martin se trompe. La fiction… c’est aussi fait pour te faire comprendre des choses sur le réel tu vois ? Et faire réaliser qu’une fiction est une fiction n’est pas si grave si tu parviens à faire réaliser au lecteur que… comment dire…

Elle se mordilla les lèvres, comme chaque fois qu’elle cherchait ses mots.

– Qu’au fond,  nous sommes tous des fictions. A un degré différent de réalité… nous sommes tous des personnages, soumis aux caprices de…

– De dieu ?

– De dieu du script de l’auteur, peu importe.

– Donc toi qui écris une histoire, sur, au passage, des gens qui écrivent une histoire, tu serais toi-même le personnage d’une histoire ?

– Pourquoi pas ?

– Mais… tu fais des choix non ? Tu penses par toi-même, tu ne débites pas un texte. Tu n’es pas une fiction. Nous ne sommes pas des fictions !

– Je crois que j’ai mal choisi mes mots.

– Tu parles d’un écrivain…

– Nous ne sommes peut-être pas des fictions. Mais je pense que nous sommes tous des histoires. Des histoires dont le déroulement est parfois soumis à notre volonté propre, parfois à quelque chose qui nous dépasse. Et si ce quelque chose est un auteur… va savoir…

Elle lança les dés qui roulèrent quelques centimètres, avant de s’arrêter contre son genou à lui.
Double-six.

– Peut-être que lui aussi, il aime parfois s’en  remettre à un coup de dés.

Publicités