Mai

par Julie (photo) & Florence (texte)

Psst, vous remarquez quelque chose de différent sur l’histoire du mois de mai ? Pour suivre l’adage « En mai, fais ce qu’il te plait ! » et changer un peu nos habitudes sur Recto Verso, nous avons voulu ce mois-ci inverser les rôles. C’est donc Julie qui s’est collée à la photo et Florence qui a ressorti sa plume du tiroir. En espérant que l’expérience soit aussi plaisante pour vous qu’elle l’a été pour nous 🙂


mai2013_julie

Vincent se faufila dans les allées du Marché des Mystères en essayant de caler son rythme sur celui des badauds qui s’accumulaient entre les tables noyées de bibelots en tous genres. Les vendeurs criaient chacun du plus fort de leur souffle pour essayer de couvrir les voix voisines et attirer les acheteurs potentiels sur leur stand. Un vrai capharnaüm.

Vincent n’aimait pas particulièrement cette ambiance chaotique mais ne pouvait s’empêcher de revenir à chaque premier du mois, lors de l’installation du marché sur la place du village. L’événement rassemblait toutes les couches de la population : on y croisait autant de pauvres gens venus chercher un peu de magie gratuite que de riches avocats en quête d’affaires. Toute la ville défilait sur cette place de deux cent mètres carrés et c’était ce qui rendait la balade intéressante. Un condensé d’humanité et d’originalité à portée de main.

« Ici ! Ici ! Des trombinomètres pour moins de cinquante euros ! Venez voir mes beaux trombinomètres !, criait un vieillard qui devait avoir, à vue de nez, quatre-vingt quinze balais.
– Un balai volant pour vingt-six dollars !, clamait un autre.
– Seriez-vous intéressé par une cape d’invisibilité, monsieur ?, demanda un jeune homme directement à Vincent. Elle n’a pratiquement pas servi, elle fonctionne encore admirablement bien. Regardez. »

Le bonhomme disparut sous un voile dont la transparence laissait à désirer, et Vincent ne prit même pas la peine de le lui faire remarquer. Il continua sa promenade en jetant des regards à sa droite et à sa gauche, plus curieux d’observer les gens que les produits qu’ils vendaient. Il marcha jusqu’au bout de l’allée, tourna à quatre-vingt dix degrés et recommença ses déambulations dans cette nouvelle direction. Là encore, les vendeurs s’acharnaient à proposer des trombinomètres de toutes tailles, de toutes formes, à tous les prix et de toutes…

… les couleurs. Son œil attrapa un éclat de lumière. Il tourna la tête et remarqua, au milieu des stands habituels, un étalage inédit qui brillait anormalement en cette fin d’après-midi, en l’absence de soleil. Un petit homme trapu se tenait devant une table couverte de sphères en verre. Rangées par centaines, elles n’étaient pas plus grandes que des boules de billard et semblaient irradier une lumière surnaturelle, parfois teintée de bleu, rouge, jaune, parfois parfaitement blanche…  Instinctivement, Vincent s’avança pour voir de quoi il s’agissait. Plus il s’approchait des sphères, plus elles attiraient son attention. Enfin, quand il eut les yeux collés à quelques dizaines de centimètres de l’une d’elles, le marchand prit la parole et demanda avec un grand sourire :

« Monsieur est-il intéressé par mes aveniroscopes ?
– Vos aveniro-quoi ?, s’étonna Vincent, qui n’avait jamais entendu ce mot auparavant.
– Mes aveniroscopes, des petites sphères pour lire l’avenir, ou tout du moins en avoir un petit aperçu à l’avance. Elles marchent au jour le jour. Vous les prenez dans vos mains le matin et elles vous annoncent quel type de journée vous allez passer. Une sorte de baromètre de l’humeur, si vous voulez. La pluie, équivalente de la tristesse. Le soleil, équivalent du bonheur. Les nuages, équivalents de la solitude.
– Et ça marche vraiment ?
– Evidemment, sinon je ne les vendrais pas.
– Vous m’expliquez le principe ?, demanda le jeune homme, curieux.
– C’est tout simple : vous en prenez une dans vos mains, vous la serrez pendant un petit moment, le temps qu’il faut pour qu’elle change de couleurs. Chaque couleur correspond à un aspect de votre journée. Le rouge, l’amour. Le bleu, le calme et le repos. Le vert, la santé. Le jaune, la traitrise. Et ainsi de suite pour chaque couleur. Quand il y a plusieurs couleurs dans la sphère, il suffit de les lire une par une, vous réussirez facilement à les distinguer. Vous voulez essayer ? »

Un petit auditoire s’était formé devant le stand. Vincent observa ses voisins hocher la tête et tendre des mains envieuses vers les petites boules transparentes, dans lesquelles des filaments de lumière colorée tourbillonnaient. A son tour, il en attrapa une au hasard et la sentit se réchauffer instantanément entre ses doigts. Il ferma les yeux pour garder la surprise du résultat et ne les rouvrit qu’une minute plus tard quand il entendit ses voisins pousser des murmures d’incompréhension. Toutes les sphères étaient devenues noires, mais le marchand n’avait pas l’air particulièrement surpris.

« Ah oui, excusez-moi messieurs dames, j’ai oublié de vous dire que les aveniroscopes s’adaptent au moment de la journée auquel vous les utilisez. Une sphère transparente vous annonce l’humeur de la journée. Une sphère noire vous annonce l’humeur de la nuit. Retournez donc la sphère dans vos mains, vous verrez une petite fenêtre pour voir la couleur de la lumière à l’intérieur. »

L’homme trapu quitta son stand pour passer dans le groupe et examiner le résultat de chacun. Il s’arrêta derrière un vieil homme et s’exclama : « Rouge !  Amour, passion ! Ah ben vous en avez de la chance, vous. Vous pouvez appeler votre compagne pour la prévenir que la nuit sera torride ! ». Plusieurs personnes s’esclaffèrent, puis l’homme continua sa ronde et expliqua les significations de chaque couleur. Devant la teinte jaune de l’une des sphères, il s’excusa et conseilla au propriétaire de vérifier où était sa femme. Le jaune était apparemment la couleur des cocus. Arrivé devant Vincent, le marchand jeta un œil à sa lumière et sourit :

« Alors vous, laissez-moi deviner, vous n’avez pas prévu de rentrer auprès de quelqu’un ce soir ?
– En effet. Comment le savez-vous ?
– Le blanc est la couleur de la chasteté. Et à vrai dire, vu la quantité de lumière blanche dans votre aveniroscope, je dirais même qu’elle symbolise la virginité. Je me trompe ? »

Vincent prit une teinte inversement corrélée à celle de sa sphère. Un rouge vif qui lui chauffait les joues. Il devina le regard amusé de ses voisins et évita celui du marchand qui semblait ravi de créer un peu d’animation sur son stand. Sans demander son reste, Vincent reposa la boule noire sur la table et fit demi-tour pour se renfoncer au plus vite dans la foule et se faire oublier.

Encore une fois, il se promit de ne plus jamais revenir au Marché.
Il se disait ça tous les mois.

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