Avril

par Julie (texte) & Florence (photo)

L’archéologue passe délicatement son pinceau le long de la roche, chassant la poussière et faisant apparaître  sur la surface de la pierre, le dessin des os fossilisés. Il révèle ainsi un corps allongé mais massif, remonte de la queue puissante à la tête, dont l’orbite vide semble malgré tout le fixer. Il termine par la gueule, dévoilant les dents, terribles, de la créature. Pas de doute : il est bien en présence des restes d’un des plus terrifiants prédateurs du règne animal. Empoignant le fossile à pleines mains, il l’approche de la caméra pour le montrer à son audience.

De l’autre coté de l’écran, sous l’effet de la surprise, les enfants s’enfoncent tous dans leurs fauteuils. Le petit film se fige sur cette image des mâchoires du monstre, qui reste imprimée sur les rétines, même après que l’on ait rallumé les lampes dans la salle de projection. Le guide reprend le micro :

– Ça vous a plu les enfants ?

Avalanche de « oui ! », plus ou moins sonores selon le degré de trouille des gamins. Le guide sourit. Le mardi est son jour préféré, celui où les établissements scolaires emmènent leurs classes au Muséum d’Histoire Naturelle. Ça le change du public habituel, un rien blasé par les monstres du passé.

– Vous êtes prêts pour la suite du programme ?

– Ouiiii !

Leur instit’ les met en rang deux par deux, et il emmène tout ce petit monde dans la grande galerie de l’évolution. Enfin, « galerie »… plus de frise depuis longtemps, mais un grand cylindre de verre, dans lequel une projection holographique fait remonter le temps et traverser quelques millénaires d’histoire biologique en une dizaine de minutes. Un spectacle bluffant dont lui-même ne s’est jamais lassé. Les gamins forment un cercle autour du tube, et il allume la machine. Une amibe bleutée et tridimensionnelle apparaît, mute rapidement en bactérie, puis en organisme pluricellulaire… L’océan se dessine autour, la bestiole se complexifie, attrape des branchies, des écailles, remonte le courant…

Sachant ce qui va suivre, le guide tend la main vers le tamiseur, baisse graduellement la lumière tandis que de bleuté, l’hologramme passe petit à petit au rouge.

La créature nage toujours, change toujours, mais de manière différente, d’une façon qui n’évoque plus vraiment Darwin, plutôt les films de mutants, à la Godzilla. Elle garde ses nageoires, et ses écailles ne tombent pas. Mais sa gueule se garnit de dents, petites, puis de plus en plus longues, acérées. Et surtout… elle se rapproche de la surface, et finit par faire de grands bons au-dessus, désireuse de quitter l’océan.

Réactions contradictoires parmi les enfants : certains reculent un peu, tandis que d’autres viennent coller leurs mains sur la paroi vitrée du cylindre.

Les voyant faire, le guide rallume les lumières et se saisit du micro :

– Vous l’avez reconnu les enfants ?

– Oui…

Ils murmurent, tous fascinés. Bien sûr qu’ils l’ont reconnu, ce terrible prédateur. Et il les impressionne beaucoup plus ici, en hologramme, comme vivant, que tout fossilisé dans le film de tout à l’heure. Le guide lui-même, tout adulte qu’il soit, tout conscient qu’il s’agit là d’une espèce éteinte, reste un peu saisi devant cette créature, l’une des rares à sciemment s’en prendre aux humains. La maîtresse reprend pour lui, pédagogue :

– Et comment s’appelait cet animal, les enfants ?

Un peu détendus, désireux de montrer leur connaissance, ils répondent d’une même voix, tous en cœur :

– Le saumon !

– Très bien. Oui, le saumon…. Egalement appelé… ?

– Le tigre des mers !

– Et pourquoi ?

– Parce qu’il attaquait toujours les gens dans le dos !

– Excellent !

Tandis que l’institutrice distribue quelques bons points, l’hologramme illustre justement ce dernier détail, et montre le saumon jaillissant de l’eau pour mordre à la nuque un homme assis dans un canot. Pour épargner la violence de la suite aux enfants, l’image fait un fondu sur un saumon de papier.

La maîtresse agite son dernier bon point :

– Et comment le saumon est-il devenu le tigre des mers ?

Un des gosses lève bien haut la main :

– A cause des radiations atomiques !

– Mais non, corrige une des filles, ça c’est les fourmis géantes ! Les saumons c’est parce qu’on leur a fait manger de la poudre d’autres animaux !

– Ah oui… la farine animale ! Ils sont devenus cannibales !

– Exactement, approuve l’institutrice. Ils se sont d’abord mis à manger les autres poissons, ensuite les hommes.

Elle passe la main dans les cheveux de la petite fille. Dans le tube, l’hologramme se fige finalement sur le poisson de papier, que l’on découvre accroché par une enfant dans le dos d’un père de famille.

– Et c’est pour cela que tous les ans, les enfants accrochent des poissons dans le dos de leurs parents. Pour leur rappeler leurs erreurs passées.

Toute la classe hoche la tête face à tant de sagesse. A l’exception d’un petit garçon, dont la voix s’élève, dissonante :

– Ma maman elle dit que c’est pas du tout ça.

Un peu interloquée, l’institutrice l’encourage malgré tout :

– Comment ça ?

– Elle dit que ça n’a rien à voir. Que le poisson dans le dos, ça date d’avant les saumons cannibales. De bien avant.

– D’avant ? Mais dans ce cas, qu’est-ce que ça aurait représenté ?

– Bah… ma maman dit que c’était juste pour rire. Pour faire une blague.

L’absurdité de la réponse déclenche justement les rires des autres enfants. Et contrarie un peu la maîtresse, qui tente de le masquer derrière un sourire bancal :

– Vraiment, ça n’a aucun sens. Les grandes personnes ne plaisantent pas avec la nature, tu sais.

Comme elle en reste là et entraîne la classe vers la suite de la visite, le guide se permet un clin d’oeil au gamin, jugeant sa version pas plus bête qu’une autre. Surtout que son instit’ n’a rien compris : c’est plutôt la nature, qui ne plaisante pas avec les grandes personnes.

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