Mars

par Florence (photo) & Julie (texte)

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Il est assis au bout de cette table qu’il a connue tellement bruyante, mais en l’instant, pas un murmure, à peine un souffle – le sien. S’il avait été calé au fond de son bon vieux fauteuil, dans ce silence, il se serait sans doute endormi. Mais à cette grande table de salle à manger, conçue pour recevoir du monde, le silence n’a pas sa place, a quelque chose de surnaturel.
C’est donc tout naturellement que cette absence de son, et cette ombre de solitude qu’elle traîne malgré elle dans son sillage, l’invitent à pousser plus loin l’isolation sensorielle, à fermer les yeux, et à réfléchir. A se rappeler. Après tout, puisqu’il n’y a rien à entendre au dehors, il peut bien se permettre de s’écouter un peu lui. Le silence précède l’introspection, l’introspection précède les souvenirs…
Les souvenirs charrient les émotions et le tout se dépose en traînées d’écume multicolore sur le rivage de sa mémoire. Car ses souvenirs ne sont pas en noir et blanc, ça non…. Ils sont polychromes, blindés de lumière, ils sont reliefs et textures. Aussi nets qu’au moment où ils étaient présent et pas encore passé : pas de flou dans ses souvenirs, pas de trous dans sa mémoire.
 
Aujourd’hui au présent, la table diffère fort de ce qu’il a connu, même s’il a tout fait pour créer le mirage du même, l’illusion qu’au fond, presque rien n’a changé. Il a tout préparé comme s’ils étaient tous là. Un peu bête il le sait, certains oublient, et d’autres sont tout simplement trop loin pour venir manger à sa table, pour venir dire bonjour… ou même pour juste « être là. » Le propre des gens définitivement devenus souvenirs. Il ferme un peu plus les yeux pour reconstituer ces absents, dans le noir et le silence : une toile vierge avec toute la place du monde pour peindre ces visages jamais oubliés.
Lorsqu’il se représente celui de son épouse, ce sont toujours les yeux qui « apparaissent » en premier. Un peu comme sur un polaroid, où l’image se construit trait à trait. Les yeux donc, ce vert incroyable qui évoque la mer déchaînée, les vagues, en fait. Puis tout se construit autour, les arcades sourcilières, l’arrête un rien cassée du nez, les lèvres… Qu’il se souvienne d’elle à vingt ans – le début de l’histoire, leur première rencontre – ou à quatre-vingt – le chapitre de fin, son départ – il n’y a pas tellement de variations dans ce visage. Même yeux couleur des vagues, même nez un peu cassé, même sourire, qui lui en arrache un là, en bout de table.
Il tire sur le fil de la mémoire, déroule dans le désordre le film de leur vie, les premières sorties, dans la voiture sur le parking du cinéma plein air, les disputes, le lit d’hôpital, le mariage de leurs enfants, l’arrivée des petits enfants, les voyages autour du monde. S’il n’a rien à écouter au présent, tout le reste est là dans sa mémoire, les odeurs – l’éther dans la chambre blanche, les épices au fin fond de l’Inde, sa peau, les couleurs – vert des iris, rouge des joues quand il l’embrasse – les sons aussi, le rire de sa fille aînée quand il lui fait faire l’avion – tout est là, intact, au point qu’il devient presque difficile de rouvrir les yeux, de vouloir les rouvrir à dire vrai, quand là-bas, dans sa tête, rien ne manque, ni personne…
 
Avec une profonde inspiration – comme s’il avait jusque-là retenu son souffle – il ouvre les yeux finalement, pour en laisser sortir de minuscules larmes. Puis passant un index derrière la saignée de son oreille, rebascule son appareil auditif sur la position « marche ». Explosion de son. Retour instantané au présent. Le bruit des couverts ripant sur les assiettes, celui des verres en cristal qui s’entrechoquent, les « santé ! » qui s’échangent par-dessus et les rires sans raison aucune des arrières petits-enfants…
Parce qu’autour de la grande table, au fond, il ne peut pas nier qu’ils sont tous là. Enfin… « tous »… Oui et non. C’est que ce ne sont pas forcément les mêmes visages. Ce ne sont pas « tous » ceux auxquels il rêve lorsqu’il ferme les yeux. Mais pas un siège n’est vide. La vie finissant toujours par draguer d’autres gens dans son sillage, par les déposer sur le rivage… Et au présent, devant lui à l’autre bout de la table, les yeux de cette toute petite fille – la dernière arrivée – sont d’un vert qui lui évoque justement les vagues.

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