Janvier

par Florence (photo) & Julie (texte)

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Derrière lui, au travers de la baie vitrée, le ciel était gris – comme il l’était tous les autres jours. Mais comme il tournait les pages éclaboussées de vert et de jaune, son humeur prenait des couleurs, ce qui était déjà plus rare. Il lui fallut quelques instants supplémentaires, quelques pages de plus, pour se rappeler que leur auteur se tenait devant lui, et relever la tête, revenir au gris du monde réel :

– C’est du très beau travail. Très réaliste, on croirait que c’est… eh bien, vivant.

Du fauteuil de bureau un rien trop bas, la peintre eut un petit sourire :

– Merci.
– Vraiment. La reproduction est saisissante. On croirait que vous les avez un jour vus de vos yeux.

Le sourire de l’artiste se voila, sans perdre de son ampleur pourtant. Il ajouta alors :

– Mais vous êtes trop jeune bien sûr… pour avoir connu… ces choses là.
– Ma mère me les racontait, quand j’étais petite… Enfin, ce qu’elle se rappelait… Des histoires pour m’endormir.
– Pour rêver en couleur.
– Voilà.

Il referma le portfolio.

– Ecoutez, comme ça sur photographies je suis tout prêt à vous engager mais…
– Vous voudriez voir ce que ça donne en vrai.
– Oui.
– Ça vous dit une petite balade ?

Un morceau d’heure et quelques kilomètres plus loin, au pied de la toile, « en vrai », il tenta d’en prendre la pleine mesure, basculant la tête en arrière autant que le lui permettaient ses vertèbres.

– Je crois que vous êtes engagée.
– Vous croyez ?
– C’est-à-dire… C’est un peu moins réaliste et pourtant ça me… je ne sais pas.

Entre deux pans de ciel gris, de ce même gris qu’il avait pris déjà, tant d’années auparavant, ce même gris qui habillait les nuages, et l’herbe, et toutes les natures mortes, se dressait un splendide mur de ciel bleu. D’un bleu clair-obscur, comme attendant le crépuscule sans y être tout à fait. Le jour perpétuel… la vie, sur la toile figée et immobile du ciel mort. L’effet était parfait, pour ce qui était du vivant. Et pour le réel aussi, n’était-ce…

– Pourquoi cette bande rose ? C’est si étrange… C’était vraiment comme ça, du temps de la nature vivante ? Ou …

Il formula l’autre hypothèse, tellement plus plausible, dans un sourire complice :

– Vous n’aviez plus de bleu ?
– Ni l’un ni l’autre… J’ai laissé mon petit garçon finir.
– Oh.
– Allez savoir pourquoi, il me dit que quand il rêve de crépuscule, le ciel devient rose. Un peu.
– L’imagination des enfants…

Il ne lui dit pas, pas encore, mais il savait qu’il allait l’engager. Au diable le parfait réalisme. Il était si difficile de trouver de bons peintres sur nature morte… Portant une main à sa nuque malmenée, il réalisa qu’il n’avait toujours pas baissé la tête, hypnotisé par cette trainée rose qui à défaut de réaliste… lui sembla, justement, naturelle :

– Finalement, je crois que c’est ce qui fait tout le … vivant. Oui, on croirait vraiment que c’est toujours vivant.

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