Recto Verso

Le premier jour de chaque mois, une histoire à deux facettes : en mots et en image. De façon alternée, la photographie est inspirée par le texte (ou inversement). Derrière l'objectif : Florence // A la plume : Julie

Juillet

by Julie (texte) & Florence (photo)

Réveillée par le bruit sourd de la pluie contre les carreaux, Stéphanie poussa un grognement et s’extirpa de son lit. Il n’y avait encore pas si longtemps, ce son l’aurait bercée, et même aidée à se rendormir, mais maintenant… Elle tira le rideau, soupira : il tombait des cordes. Certaines fines, d’autres plus épaisses, tressées, ou avec des nœuds de marin. L’une d’elle, particulièrement lourde, terminée par un nœud de cabestan, vint cogner contre la vitre. Stéphanie sursauta, et referma les rideaux. Le bruit, et de manière plus générale, toute cette situation, lui faisait péter les plombs. Et comme elle formulait cette pensée en mots, la chambre se retrouva plongée dans le noir. Parce que le disjoncteur avait sauté, bien sûr.

Cela faisait maintenant une dizaine de jours que la ville était passée, comment dire, du figuré au propre. Qu’une chose soit conceptualisée ou verbalisée sous la forme d’une image plutôt que d’une description clinique de la réalité, et la dite réalité s’adaptait à l’image. En cas de mauvais temps, il pleuvait, littéralement, des cordes (parfois des hallebardes, ce qui était plus gênant encore), climat qui amenait plus d’une personne à annuler ses rendez-vous – les tables des cafés pullulaient de lapins, immobiles, juste posés là ou à prendre leurs jambes à leur cou – à la grande joie des kinésithérapeutes locaux. Rester chez soi n’évitait pas pour autant les désagréments. Les lecteurs de romans à l’eau de rose se retrouvaient avec le bout des doigts humides et parfumés, tandis que ceux adeptes de romans de gare découvraient leurs livres préférés presque impossibles à ouvrir, les pages cousues de fil blanc.

Le phénomène ne se limitait pas aux situations ou aux objets mais frappait aussi directement les personnes : les gens dits « doux comme des agneaux » se réveillaient couverts de laine, les naïfs retrouvaient des couleuvres dans leurs assiettes, les cœurs d’or enrichissaient les cardiologues et cet état des choses étant particulièrement stressant, les enragés viraient au vert, tandis qu’on comptait de plus en plus d’araignées au plafond des maisons.Certains avaient certes compris qu’il était possible de tricher un peu – l’oncle de Stéphanie, insomniaque, et ne vivant pas exactement dans une bergerie, s’était mis à compter les moutons de poussière sous son lit, le soir, d’autres, qu’il était possible de retourner le phénomène à leur avantage – ses voisins, pour réduire leurs factures d’électricité, se cognaient la tête le soir, trente-six chandelles suffisant largement à éclairer leur appartement. Quant à tous les rêveurs qui n’avaient pas les pieds sur terre, ils s’étaient joyeusement laisser flotter dans la ville voisine. Mais restait que l’immense majorité des citadins étaient au bord du désespoir (le gouffre s’était ouvert le long de la voie rapide, à la limite de la ville). Au-delà des désagréments individuels, l’économie toute entière était bien sûr perturbée : nombreuses entreprises avaient déjà mis la clef sous la porte (et se retrouvaient donc enfermées dehors) et les locaux du journal télé qui avait eu la brillante idée de décrire la ville comme « dans la merde » avait été saccagé le lendemain.

Peut-être auraient-ils tous été consolés d’apprendre que ce passage du métaphorique au littéral avait fini par vriller les nerfs – et c’était fort douloureux – de ceux-là même qui en étaient responsables. Depuis dix jours, les locaux de la Création, et plus particulièrement le Bureau du Langage Performatif, étaient emplis de bulles, à force de se voir passer des savons. Ce matin encore, le responsable du département avait convoqué Logos et Parabola, les deux employés principaux du BLP :

— Vous n’avez toujours pas trouvé de solution ?
— On… on avance, promis.

Et de fait, le siège du préposé numéro deux s’avança, venant heurter le bureau de son supérieur, qui lui, y laissa tomber sa tête. Le premier jour, il était monté sur ses grands chevaux, et ceux-ci s’étant emballés, il lui avait fallu près de deux heures pour revenir à la Création. Sa leçon apprise, il ne s’exprimait plus qu’en littéral :

— Vous progressez réellement ?
— A vrai dire notre dernière piste a mené à une impasse…

Littéralement, bien sûr. Un chemin de terre s’était tracé dans le bureau, de la porte d’entrée à un coin.

— Mais nous creusons toujours et…

C’était vrai. Le trou béant dans leur open-space l’attestait. Leur supérieur les coupa :

— Et rien du tout, n’est-ce pas ? Sortez de mon bureau, je vous défends de m’adresser la parole avant d’avoir une solution !

Dans le couloir, Parabola se contint environ dix secondes avant d’aller loger son coude dans les côtes de Logos :

— Tu ne peux faire plus attention quand on est dans son bureau ? C’est déjà un miracle qu’il ne nous ait pas virés…
— Oh il nous virera quand on aura réglé le problème. Mais si ça peut te faire plaisir, d’ici là, je resterai muet comme une t…
— Ne finis pas cette phrase, s’il-te-plait.

Ils regagnèrent leur labo, et la porte fermée, Parabola se laissa glisser contre le panneau.

— Comment on a pu faire une bourde pareille, je ne comprends toujours pas.
— Oui je ne pensais pas que ce serait irréver…

Logos s’interrompit, réalisant, un rien trop tard, s’être trahi.

— … Parce que tu l’as fait exprès ?
— C’était… c’était censée être une blague !
— Mais pourquoi ?
— Parce que je n’en pouvais plus d’entendre les gens utiliser de travers le mot « littéralement ».

Logos et ses névroses.

— « Je suis littéralement atterrée », ah bon ? Personne n’est littéralement atterré bordel !

Là tout de suite, Parabola était littéralement atterrée, si. Encore plus comme elle notait l’établissement pour adulte que l’interjection de Logos venait de faire apparaitre derrière la fenêtre. Oh putain, pensa-t-elle, ce qui bien sûr aggrava le problème.

— Ou « je suis littéralement morte de rire », ça me tuait. Littéralement, Para, je suis Logos, et ça me tuait à petit feu.
— « Mort de rire » ? … Combien de gens ta petite blague a tué au juste ?
— Aucun, ils ne sont pas morts, ils ont juste changé de régime.
— … C’est-à-dire ?
— Ils ne mangent plus que des pissenlits.
— Par la racine, compris. Avant que je ne décide si je te dénonce ou non, réparons tes conneries tu veux ?
— Mais comment ? Je suis à court d’idées moi…

Force était de reconnaître qu’ils avaient déjà essayé pas mal de choses. Inverser les paramètres : leur laboratoire s’était retrouvé à l’envers, les meubles tombant du plafond après une seconde d’inertie. Lancer un programme de correction : l’ordinateur était allé s’écraser sur la vitre à la vitesse d’une balle de base-ball….

— J’ai peut-être une autre idée, murmura Logos.
— Fais en sorte que ce soit la bonne, répondit Parabola en enfilant ses lunettes de protection.

Ou elle serait bien capable de littéralement le tuer.

juillet_s

Juin

by Julie (texte) & Florence (photo)

Puisqu’ « en mai fais ce qu’il te plait », nous nous sommes accordées de petites vacances…. Pour mieux revenir aujourd’hui. Avec nos amitiés aux lecteurs passés par là malgré tout : )


 

juin

C’était au tour de son compagnon de ramer, et à demi allongé dans la barque, la tête renversée en arrière, il ferma alors les yeux pour profiter du souffle de la brise sur sa peau, de la douce chaleur du soleil sur son visage. Du chant des oiseaux autour d’eux. Du calme… Un soupir d’aise lui échappa :

– N’est-ce pas là une merveilleuse, merveilleuse journée ?

Le rameur ralentit un rien l’allure, et eut un haussement d’épaules que son ami ne pouvait voir derrière ses paupières closes :

– En même temps, les journées peuvent-elles être autrement, en ta compagnie ?

L’autre ponctua sa réponse d’un sourire en coin :

– Tu es très spirituel.

Il répondit comme si la remarque n’avait pas été ironique :

– Je sais.

Mais le fait était… La lumière était particulièrement belle, les rayons solaires perçant à travers juste ce qu’il fallait de nuages pour décorer le ciel sans lui enlever de son bleu. La température, idéale, juste assez élevée pour ne ressentir le besoin d’enfiler de vêtements supplémentaires, mais sans avoir à subir non plus de chaleur écrasante. Un équilibre parfait entre les journées brûlantes ou trop fraiches qui étaient d’ordinaires leur quotidien à l’un et à l’autre. Et surtout, ils étaient seuls sur l’eau, au milieu de nulle part, sans avoir à se soucier de faire quoi que ce soit (une spécialité de son compagnon,  à dire vrai).
Oui, c’était une parfaite journée.

Au point que son collègue finit, quelques minutes plus tard, par poser les rames et l’imiter, bras croisés derrière la nuque, la barque continuant quelques mètres sur sa lancée, avant de s’immobiliser, tout juste bercée par le faible courant.

L’immobilité fit froncer les sourcils du premier, à défaut de lui ouvrir les yeux :

– Hey, on n’avance plus ?
– Je fais une petite pause…
– Tu es sûr ? On est pas exactement en avance. On nous attend, tu sais.
– Chut. Détends-toi. Je sais ce que je fais, je suis spécialiste en pause.

Remarque qui fit se redresser son compagnon :

– Tu es vraiment très spirituel.
– Je sais, répéta simplement le rameur.
– Mais je dois reconnaître…
– Oui ?
– Que c’est plus agréable de faire le voyage avec toi. La dernière fois que j’ai fait le trajet, je suis parti tout seul, à pieds, et bien sûr, Tu-Sais-Qui avait laissé le chemin dégueulasse avant moi…

Le rameur eut un franc sourire à cette évocation :

– M’étonne pas de lui. Je me souviens surtout que tu as tellement traîné que j’ai dû me pointer à peine quinze jours après ton arrivée. On est censés débarquer à trois mois d’intervalle.
– Oui ben j’ai fait ce que j’ai pu. Et je te ferai remarquer que cette année c’est toi qui me mets presque plus en retard.
– Oui mais tu vas arriver avec moi, t’inquiète pas. Tu profiteras de mon aura… Peu importe quand j’arrive, j’ai toujours un accueil royal.

Son compagnon secoua la tête, mi-jaloux, mi-admiratif. Un temps – façon de parler – il avait été le plus attendu d’eux tous. Mais le temps justement, les temps, pour être exact, changeaient.
Et eux aussi…
Dans le ciel, les oiseaux s’étaient tus, et le cours d’eau ne berçait plus leur embarcation. Pris d’une légère panique, le dormeur se redressa complètement cette fois, faisant face à son compétiteur et partenaire, qui semblait pour sa part apprécier l’instant présent.

– Dis, quand même…

L’autre ouvrit péniblement un œil.

– Oui ?
– C’est pas sympa de notre part… Pendant qu’on est là… Tu-Sais-Qui règne là bas, les gens doivent nous détester.
– Mais non. Ils ne nous en aimeront que plus quand on se pointera.
– Moi je trouve ça risqué. Puis tu ne crois pas qu’ils vont se rendre compte qu’on traîne exprès ?

Soupir.

– Tu t’inquiètes trop, Printemps. Je te l’ai dit, peu importe la date de notre arrivée… on sera accueillis en triomphe.

Ce n’était de toute évidence pas la peine de le presser, alors Printemps se rencogna dans la barque, et profita du moment. Après tout c’était vrai : ils arriveraient en même temps. Peu importe que lui fut en retard, tout le monde était toujours heureux, de voir arriver Été.

 

Avril

by Julie (texte) & Florence (photo)

Pendant quelques secondes tout ne fut que flou, brume. Puis apparurent les contours du sujet , ses angles, tout d’abord, puis ses courbes, ses couleurs… Lorsque la photo crachée par le polaroïd fut entièrement développée, Fred la tendit à sa compagne, qui haussa les sourcils de surprise :

– Mais… tu ne viens pas de juste photographier notre horloge ?
– Si, sourit-il tout grand. Ce n’est pas ça ?
– … Pas exactement. C’est amusant note mais…

Ça avait marché.
Elle voyait à présent la même chose que lui. Pas en regardant directement la pendule murale bien sûr, mais sur la photo qu’il venait de faire, oui, elle voyait à présent, comme lui, les aiguilles à dix heures dix transformées en un grand sourire, et les chiffres de 1 à 12 devenus le contour de ce visage rieur.
Ça avait marché ?

– Mais ça n’est pas réel. Ok Fred comment tu as fait ça ?
– Avec ça.

Fred lui tendit leur appareil photo, que Sara fit tourner dans ses mains. Il était muni d’un nouvel objectif, un peu bizarre, de toute évidence bricolé maison, dont la lentille lui évoquait…
un œil ?

– C’est toi qui a fabriqué ça ?
– Oui. C’est un objectif neural. Il ne prend pas en photo l’objet tel qu’il est, il le prend tel que le photographe le voit.
– C’est très ingénieux.
– Oh, pas tant que ça, juste un filtre de perception mental, une lentille humaine, quelques boulons…

Elle sourit. Sara savait que la modestie de Fred n’était pas feinte. Il était juste persuadé que ce qui lui était évident l’était aux autres.
Comme de voir des visages souriants dans les horloges à dix heures-dix. Elle lui rendit l’appareil :

– Tu m’en fais une autre ?

Une rafale d’autres mêmes, et sur les polaroids fraîchement éjectés, le piano de Sara, qui prenait la poussière dans un coin, devenait un zèbre endormi, la cafetière italienne, un oiseau au long bec improbable, et les draps pendus de travers sur l’étendard à linge, deux fantômes en train de se faire un câlin. Une fenêtre ouverte sur l’imagination hyperactive de Fred, qui faisait se demander à Sara s’il n’était pas plus fatigant que merveilleux de vivre dans sa tête.

– La réalité te parait si terne ? lui demanda-t-elle avec une esquisse de sourire, regrettant sa question la seconde même où elle franchissait ses lèvres.
– Non, ce n’est pas…

Il se renfrogna, tout d’un coup.
Et merde.

– Ce n’est pas ça… c’est juste… je voulais que tu puisses voir ce que je vois.

Elle alla s’asseoir à côté de lui, lui passa une main dans les cheveux.

– Tu penses trop, Fred. Et je ne dis pas ça parce que je vois tes photos. Ce n’est pas une surprise tu sais, ce que tu vois… tu me le décris souvent non ? Je veux dire, c’est une super invention mais crois-moi, je n’ai pas besoin de ça pour savoir ce qui se passe dans ta petite tête…

Il l’embrassa sur la joue, puis de nouveau, lui tendit l’appareil.

– Tu me montres, la tienne ?
– Si tu veux mais…

Elle cala son œil contre le viseur.

– Tu me connais je suis terre à terre… Je doute que ça donne une différence d’avec une vraie photo.

Et elle captura, à l’identique de son dernier cliché, les draps suspendus sur le sèche-linge. Ils guettèrent tous deux l’apparition de l’image sur le papier photo embué… et furent tous les deux surpris.
Ce n’étaient ni les fantômes de Fred ni les draps tels qu’ils étaient, mais secs et pliés, prêts à être rangés.

– Hmmm…
– Je ne te savais pas si terre à terre.
– Mais ce n’est pas ce que je vois c’est… attends…

Elle reprit l’appareil, photographia le piano. Il apparut presque identique à ce qu’il était, mais débarrassé de sa pellicule de poussière, un livre de partition grand ouvert, comme si elle s’y était enfin remise.

– Je crois qu’il est déréglé. L’objectif ne prend pas ce que je vois, il prend ce que je voudrais voir.

Et elle fit une dernière photo pour s’en assurer : celle de la monstrueuse pile de livres de Fred qui jonchait le sol au pied de leur lit, qui développée, montra une bibliothèque avec romans triés par auteurs.

– Je confirme ! dit-elle en faisant tomber le cliché sur les genoux de son compagnon.

Fred fixa la série de photos, puis le désordre relatif – à ses yeux – de leur studio. Pour lui la pièce était déjà rangée. Pour Sara, c’était le bordel.

– Tu me trouves bordélique, murmura-t-il. Tu voudrais plus d’ordre.
– Chéri si c’est une surprise pour toi, c’est que tu lis moins bien dans ma tête que l’inverse.

Elle avait entièrement raison. C’était le versant obscur de son imagination : il était si occupé par l’intérieur de sa propre tête qu’il n’était pas toujours le plus attentif du monde à ce que pensait ou ressentait Sara. Ce dont elle devait bien être consciente puisqu’elle lisait si bien en lui, elle.

– Fred ce n’est pas si dramatique non ? Toute relation humaine se nourrit de compromis.
– Oui mais…

Etait-il, en soi, un compromis ? Un « faute de mieux » ?

– Tu n’as pas envie parfois d’être avec quelqu’un qui te ressemble ? Qui vivrait plus dans la réalité qui… verrait le même monde que toi ?
– … Fred ?
– Oui ?

Il ferma les yeux comme le flash de l’appareil se déclencha.

– Tu penses trop, répéta Sara.

Et elle se leva pour aller plier le linge, n’ayant même pas besoin d’attendre à ses côtés, de s’assurer que bien sûr, la photo qu’elle venait prendre de lui le représentait exactement tel qu’il était.

avril

Mars

by Florence (photo) & Julie (texte)

mars
Le petit bruit caractéristique de phalanges cognant sur la paroi de verre lui fit lever les yeux de sa paperasse, mais il ne semblait y avoir personne, à son guichet.
– Heu, par ici, l’interpella une voix qui tombait du ciel.
Derrière la vitre de séparation, George se pencha en avant tout en tournant la tête, pour finalement apercevoir la jeune femme qui avait frappé au guichet : celle-ci flottait au plafond, à la limite de son champ de vision. Le fonctionnaire secoua la tête avec un soupir : chaque 1er du mois, c’était le même cirque.
– Bonjour mademoiselle, la salua-t-il, laconique. Vous n’avez pas payé la taxe gravité, hein ?
La contribuable au plafond eu un regard entendu :
– Comment vous avez deviné ? …. Bon vous pouvez m’aider ? J’ai l’argent j’ai juste oublié de poster le chèque…
Non sans mal, elle tira de sa poche un petit rectangle de papier, qu’elle plaqua contre la vitre.
– Vous voyez ? Réactivez-moi la gravité s’il vous plait.
– Désolée mademoiselle mais le contact n’est rétabli qu’à l’encaissement.
Il tendit la main et n’en attrapa pas moins son chèque, par la fente d’aération.
– Ça va bien prendre un jour ou deux.
– Et comment je fais moi ?
– Vous assumez vos…
L’arrivée de trois autres citoyens flottant dans le hall de la mairie lui coupa l’envie de finir sa phrase.
– Vous pouvez nous emprunter une combinaison de gravité artificielle. Mais ça rajoute dix pour cent à la taxe.
– Bordel.
– C’est vous qui voyez.
C’était tout vu. Ils prenaient tous la combinaison : les infrastructures n’avaient jamais été adaptées à la gravité conditionnelle – et pourquoi faire ? Les gens n’auraient plus payés la taxe – et les bureaux de l’Administration Centrale étaient ainsi les seuls bâtiments accessibles pour qui se retrouvait à flotter dans les airs.
– Donnez-moi une de vos putain de combinaisons.
– Première porte à gauche, répondit juste George. Suivant !

Claire attrapa la rambarde qui courrait le long des murs de la mairie, et toujours en apesanteur, se « hissa » à l’horizontale vers le bureau d’ajustement des lois de la physique. Là, contre un bureau non posé au sol mais suspendu au plafond, on lui fit signer trois formulaires en trois exemplaires chacun avant de l’installer dans une combinaison de gravité artificielle, frappée d’un logo S&R (« Standard and Rich’s »). Elle repartit les épaules et les bras engoncés dans un entrelacs de câbles et de vérins ; un accoutrement bien peu confortable et qui constituait pourtant un luxe, comparé à ceux qui n’avaient pas les moyens de se le procurer ; tels les deux hommes qui l’avaient précédée.
– Putain de crise, grogna le plus jeune, furieux.
Il avait bien essayé de négocier, et Claire avait baissé la tête tandis qu’elle signait ses papiers et que les supplications de son compagnon d’infortune restaient vaines. « Enfin merde je ne peux pas rester sans gravité…. Je paierai ma dette, je la paie toujours ! »
Mais jamais en temps et en heure, avait répondu le préposé aux combinaisons. Et le jeune homme était reparti, l’air, en dépit de l’apesanteur, de porter le poids du monde sur ses épaules.
– Putain de putain de « crise », répéta-t-il.
Accroché à la rambarde, il parcourut la distance le séparant de l’entrée à la force des bras. Le fil d’Ariane ne se poursuivait pas hors de la mairie, et flottant librement dans les airs, il entreprit de se rendre à l’arrêt de bus le plus proche en battant des bras et des jambes de façon synchronisée, une sorte de brasse dans le vide. En retard elle-même, Claire le distança, non sans un regard gêné. Dire que pour la génération de leurs parents, la gravité était allée de soi ! Présente chaque jour, égale à elle-même, « constante », à vrai dire (6,673 quelque chose…) « Ceci dit », répétait souvent son père, « on aurait dû le voir venir ». Après tout, ils avaient toujours dû payer la nourriture qu’ils mangeaient, pourtant disponible à profusion sur Terre, et même l’eau sans laquelle ils ne pouvaient vivre plus de deux jours, et qui couvrait plus des trois quarts du globe. La suite avait été aussi logique que celle de Fibonacci… L’Administration avait commencé à taxer l’air l’année des trois ans de Claire, et les lois de la physique avaient été privatisées quelques années plus tard. Et s’il lui arrivait délibérément de ne pas payer la taxe de loi de refroidissement de Newton – bordel c’était la crise pour tout le monde – c’était la première fois qu’elle ratait le paiement pour la gravité. Il semblait que peu importait le nombre d’impôts tous plus créatifs les uns que les autres auxquels se soumettaient les citoyens, les caisses de l’état étaient toujours de plus en plus légères. Ceci étant, quelqu’un au sommet devait toujours payer la taxe « rien ne se perd rien ne se créé », car les banques ou les fonds de financement privés prospéraient toujours plus, eux, tel S&R, qui avait racheté à l’état les droits d’exploitation des combinaisons de gravité artificielle.
« Le libéralisme amènera la fin du monde, tu verras », disait souvent son père.
Ce qu’en pur produit de son époque, Claire avait toujours trouvé un rien exagéré, mais à regarder, comme chaque premier du mois, nombre de ses congénères flotter dans les airs, elle songea, que, peut-être…
Enfin. Pas aujourd’hui.

– Aujourd’hui, répéta Shkrile. La date limite est aujourd’hui.
– Nous pourrions peut-être avoir un petit délai de…
– Nous sommes déjà à la fin du petit délai, Monsieur le président.
Le plus haut fonctionnaire de la fédération des nations unies baissa les yeux sur ses chaussures, se sentant plus petit que jamais face au directeur général de la S&R. Mathieu Shkrile ne mesurait pourtant qu’un mètre soixante-cinq, mais en l’instant, il tenait métaphoriquement la Terre au creux de sa main.
– L’Administration centrale paiera ses dettes. Nous payons toujours nos dettes.
– Jamais en temps et en heure.
– Augmentez nos taux !
Le Président se mordit la langue jusqu’au sang, comme il prononçait ces mots. Standard & Rich’s avait déjà fait grimper les taux de 221 % ces deux dernières années. Les états étaient exsangues.
Mais ils ne pouvaient pas se passer de la gravité, pas vrai ? Putain de crise, songea-t-il. Comment avaient-ils pu laisser les choses en arriver là, céder le contrôle des lois de la physique à des petits financiers qui, humiliation suprême, n’y connaissaient rien ?
– Bon, bon… voilà ce que je vous propose. S&R vous fait une nouvelle avance pour la gravité jusqu’à la fin de l’année. Mais nous vous supprimons une force alternative.
– Je suppose que je n’ai pas le choix, répondit le président.
Il n’avait même plus la force de faire semblant. Quant à Shkrile, il n’en avait pas besoin :
– Pas si vous voulez être réélu l’année prochaine, n’est-ce pas ?
Passées quelques secondes à pianoter sur le clavier de son ordinateur, le DG de S&R tourna l’écran vers le Haut fonctionnaire : le moniteur affichait un crédit illimité de gravité, jusqu’au 31 décembre.
– Merci, soupira le président.
– Mais je vous en prie.
– Vous nous avez enlevé quoi du coup ?
– La force électromagnétique. Le contact devrait être coupé d’ici une minute.
Le président leva si fort les yeux au ciel que n’eut été la gravité, le mouvement l’aurait arraché au sol.
– Je vais me permettre vous dire que votre sens de l’humour est de plus en plus lamentable.
– Mon sens de l’humour ?
– … vous n’avez pas sérieusement annulé notre électromagnétisme ? Cette option n’existe même pas, pas vrai ?
– Et quoi ? Ça n’agit que sur les particules chargées. Pas d’électricité quinze jours, ça fera réfléchir vos administrés et …
– Idiot ! le coupa le président.
En proie à la panique la plus totale, il arracha le clavier des mains du Directeur général et tapa frénétiquement sur les touches. En vain.
– Rétablissez ça tout de suite sombre crétin, les protons et les électrons sont des particules chargées. L’électromagnétisme soude les molécules, les chaînes, notre ADN lui-même est fait de…
Si Shkrile comprit la portée de son geste, ce fut trop tard. Avant que ses atomes – et ceux du DG, et ceux de la table entre eux deux, et tous ceux qui composaient la Terre – ne se désolidarisent tous les uns des autres, peut-être un quart de dixième de seconde avant que la Création dans son ensemble ne soit annulée, le Président eut malgré tout une minuscule pensée de réconfort : c’était la fin du monde certes.
Mais les financiers vivaient aussi tous sur cette planète.

Février

by Julie (texte) & Florence (photo)

« N’aie pas peur ».

Les mots étaient écrits sur un post-it collé au milieu du miroir, à l’encre rouge et en lettres capitales, sans doute pour s’assurer que ce seraient les premiers mots qu’il lirait.
La glace était presque entièrement recouverte de carrés de papier jaune, masquant son reflet.
Disposées en cercles concentriques autour de ce « n’aie pas peur » central, d’autres petites phrases venaient chasser le brouillard de sa tête, au fur et à mesure de la lecture. « N’aie pas peur », répétait un premier, « c’est toi qui a écrit tout ça ». « Pour t’aider », précisait un second. « Pour savoir quoi faire ». … « Pour te rappeler ». Et un petit, dans le coin en bas, qui aurait sans doute dû être placé plus près du centre, mais dont même l’écriture était comme timide : « Tu as Alzheimer, Jeff. »
Lorsqu’il décolla celui-ci du miroir, ce fut pour en révéler un second, dessous, un petit « Désolé. »

Un à un, il ôta délicatement les post-its, fit apparaitre la suite de l’histoire : « Tu n’arrives plus à faire de nouveaux souvenirs ». « Tu oublies tes journées passée la nuit ». « Alors je voulais juste te prévenir… » « Me prévenir… » « Ça fait dix ans maintenant et… » « Tu n’as plus ton visage de jeune premier tu sais. » « Je ne voudrais pas que tu aies un trop gros choc en voyant ta gueule… » Les derniers carrés jaunes enlevés, Jeff contempla alors son reflet, traversé par une ultime inscription, tracée du bout du doigt dans la buée : « … parce qu’on est encore plus beau qu’avant ! »

Il se sourit, creusant plus encore la multitude de rides de son visage buriné. Puis fit disparaître son reflet de vieil homme, comme il ouvrait l’armoire à pharmacie. A l’intérieur, quatre flacons de médicaments numérotés, la posologie scotchée sur chaque, et un nouveau post-it : « t’inquiète pas vieux, on a quand même de bons moments. »

Et semi-conscient qu’il répétait là ce qui devait être tous ses matins, il entama sa journée, rythmée par petits mots successifs qu’il s’était lui-même laissé ça et là dans la maison. Dans la cuisine, un tableau blanc lui reportait les chiffres de son dernier bilan sanguin, et lui précisait que son taux de sucre était parfait, qu’il avait le droit de manger un gâteau aujourd’hui. Sur l’ordinateur qui trônait dans le bureau, le mot de passe pour l’allumer, un mode d’emploi pour se connecter à internet, un site de musique en libre écoute, et une liste de groupes qu’il aimait bien mais n’avait découvert qu’après la période de sa vie que son cerveau avait conservé en mémoire. Punaisé à la porte d’entrée, la météo du jour pour s’habiller en fonction, et un plan pour aller à la boulangerie, chez le traiteur, et au cinéma. En bonus, le titre d’un film « que tu vas trouver extraordinaire. La fin va te laisser sur le cul et tu peux le revoir tant qu’il est à l’affiche surpris comme au premier jour. Faut bien quelques points positifs pas vrai ? » Et sans doute comme la veille, l’avant-veille, et tous ces jours dont il ne se rappelait pas, Jeff passa une très plaisante journée, suivant les empreintes de pas laissées par le Jeff du passé, se découvrant un « lui d’hier » plein d’humour et d’attentions à son encontre. Il n’était pas seulement un guide pratique, comprit-il rapidement. Il était un compagnon, une présence permanente, un complice. Une création de son esprit pour son esprit, destinée à faire en sorte qu’il ne soit jamais réellement seul…

Parce qu’il était réellement seul, comprit-il lorsque vint le moment d’aller se coucher. Et comment ne pas l’être, sans la capacité à faire de nouveaux souvenirs ? Jeff n’avait pas d’avenir, ne pouvait vivre qu’au présent perpétuel. Et avait choisi de se faire apprécier ce présent perpétuel, de faire en sorte de ne pas penser à ce qui n’était plus, à la maladie qui tuait la personne qu’il était, à défaut de le tuer tout court. Son lui d’hier – et lui, maintenant, qui serait, demain, le Jeff d’hier, qui remettait les post-its en place, ajoutait là une petite blague, là une surprise, lui tout court, à vrai dire, avait décidé de reléguer la douleur dans un coin de sa tête, de profiter du jour unique tant qu’il se réveillait le matin.

Et pourquoi pas ?

Si demain était aussi doux qu’aujourd’hui… si ne pas se souvenir l’empêchait de se lasser de cette vie simple, d’être dévoré par la solitude… Une vie tout seul était intenable.

Mais juste une journée ?
Il avait fait le bon choix. Et tentant de ne pas se demander s’il arrivait à cette même conclusion chaque soir, Jeff laissa tomber sa tête sur l’oreiller, et éteignit la lampe de chevet.

Allumant le dernier message.

« Tu rêves de Cathy chaque nuit ».

C’était écrit au plafond, en étoiles autocollantes phosphorescentes. Presque plus un conseil pour l’avenir qu’un rappel du passé mais oui, c’était vrai, il avait rêvé de Cathy cette nuit, s’en souvenait encore au réveil, et les quelques pas qui le séparaient de son lit à la salle de bains, où il avait trouvé le premier post-it, réalisé ne plus se souvenir de rien d’autre.

Cathy était morte bien avant le début de l’Alzheimer, et était toute entière intacte, dans ce segment de mémoire que la maladie ne lui avait pas pris. Ne pas penser à elle de la journée avait été un choix conscient, un parmi tous ceux qui le faisait recréer le chemin balisé à l’identique, une petite pièce de puzzle supplémentaire à se créer un présent perpétuel parfaitement indolore. Jusqu’à ce moment, où les étoiles lui rappelaient qu’au fond, il avait envie d’y penser… Là où elle pouvait encore être vivante.

Il rêva de Cathy, mais seul le Jeff du lendemain s’en souvint. Ou du surlendemain, peut-être, rien ne les différenciaient après tout. Il répéta ainsi sa journée parfaite, ajustant, les jours de la prise de sang, les chiffres du tableau blanc, les semaines où de nouveaux films arrivaient à l’affiche, le programme du cinéma, toujours le plus accommodant possible pour le Jeff du jour d’après, ravi de se « retrouver ». Ne tenant pas plus que ça à conserver la notion du temps. De sorte qu’il n’aurait su dire quel jour il était, lorsqu’apparurent les nouvelles étoiles.

« Tu rêves de Cathy chaque nuit

… et Cathy pense à toi chaque jour », continuait le message sur une seconde bande du plafond.

Il fronça les sourcils. Qu’était-il arrivé au Jeff d’hier ? Pourquoi avait-il eu besoin de ce petit mensonge ?
Cathy était morte. Et il avait fait son deuil, déjà. Qu’avait-il à gagner à réveiller ces souvenirs là ? Non, l’initiative de Jeff-d’hier ne lui plaisait pas, et Jeff d’aujourd’hui se releva, décidé à décoller ces nouvelles étoiles. Mais rien dans la chambre ne lui permettait d’atteindre le plafond. Ne manquait-il pas un tabouret ? Humpf, comment aurait-il pu le savoir ? Jeff-d’Hier avait été malin. Mais il n’entendait pas rester prisonnier de ses pensées tristes à lui. Il lui fallut une bonne heure pour déplacer le lit, retrouver un vieux pot de peinture, et l’appliquer, d’un coup de rouleau par-dessus les étoiles. Son bras fatiguait, ses genoux tremblaient, et la chambre allait empester la peinture, mais il fallait le faire avant de s’endormir, faute de quoi Jeff-de-Demain serait coincé lui aussi, avec le fantôme de Cathy.

*

« N’aie pas peur. »

« Pour t’aider ».

« Pour te rappeler »

« Tu as Alzheimer Jeff »

« Désolé »

« Mais Cathy va t’aider ».

Tout faisait sens, sauf celui là.

« Taux de sucre normal, cholestérol : vas-y doucement, on a mangé un gros steak hier en plus.

Prends du poisson »

« Mais Cathy te refera ses fameuses lasagnes bientôt ».

Hum ?

« ‘L’île perdue’ était chiant comme la mort et tu as deviné la fin au bout de quinze minutes. Va voir

n’importe quoi sauf ça. »

« Le boulanger fait encore sa brioche de Noël jusque fin janvier, profites-en. »

« Cathy te dit bonjour ».

Pourquoi se faisait-il ça ?

Etait-ce la première fois ? Tout avait-il été ajouté aujourd’hui ? Au fur et à mesure ? Qu’arrivait-il au Jeff d’hier pour penser que faire une telle blague au Jeff d’aujourd’hui serait réconfortant ? S’il ôta tous les messages absurdes sur Cathy, il suivit les autres instructions à la lettre, imaginant que les empreintes d’hier l’amèneraient sur le même chemin aujourd’hui, lui ferait revivre ce qui déclenchait ce besoin d’écrire de faux post-its. Mais entre le cinéma, le repas de midi, la musique, la promenade dans le parc, rien ne l’éclaira, et il se coucha simplement contrarié, désireux, pour la première fois, de comprendre, de se souvenir.

*

« N’aie pas peur. »

« Bonjour »

« Je pense à toi »

Je ? Qui était « je » ?

*

« N’aie pas peur. »

« Je serai bientôt là. »

A quoi jouait Jeff d’Hier ?

*

« Arrête de m’effacer. »

Ce n’était pas la première fois que Jeff d’Hier lui faisait la blague.

« N’aie pas peur ».

Jeff d’Hier se foutait de lui.

*

« Va voir n’importe quoi sauf l’ïle Perdue. »

Ca marche, Jeff-d’Hier.

« Je serai bientôt là ».

Pourquoi « je » ?

*

« Tu peux manger ce que tu veux aujourd’hui ».

« Arrête de m’effacer. »

« Clique sur l’icône en bas à droite du bureau pour aller sur internet ».

« J’arrive ».

*

« Arrête de m’effacer ».

*

« Je suis là ».

*

« Je suis là. »

« Viens. »

*

C’était le troisième appartement des immeubles de la ville qu’ils vidaient ce mois-ci. Le locataire décédé, la mairie récupérait le bail et le remettait sur le marché. Si Greg, après quatre ans à faire ce boulot, y était devenu indifférent, son jeune collègue n’était pas encore à ce stade, toujours touché par ces vies terminées dont il fallait effacer toute trace du passage. Mais l’appartement d’aujourd’hui parvint à les surprendre tous les deux. Même Greg ne pouvait pas faire semblant de ne pas voir, alors que la vie en question était affichée en toutes lettres sur tous les murs, scotchée aux écrans, et sur la surface des miroirs. Un mode d’emploi détaillé pour petit vieux amnésique.

— C’est drôlement ingénieux…

— Ouais. Et triste.

— Pourquoi ?

— Le mec était malade et personne d’autre que lui ne s’occupait de lui. Pas permis d’être seul à ce point là.

Son jeune collègue haussa une épaule :

— Il n’était pas tout le temps seul, non ?

— Comment ça ?

Il tendit à Greg une série de post-its en particulier, parmi les centaines détachés des murs. « Je vais tout préparer ». « Je pense à toi chaque jour ». « Je suis là. » « Je pense à toi ». « Je viens te chercher. »

— Et bien ? Il perdait la boule, c’est le principe d’Alzheimer.

Il secoua la tête. Comment cela pouvait-il ne pas lui sauter aux yeux ?

— Tu n’as pas remarqué ? Sur tous les messages à la première personne, ce n’est…

Ce n’était pas du tout la même écriture.

fevrier01

Janvier

by Florence (photo) & Julie (texte)

On avait dit qu’on revenait en 2014 et on est… en 2016 depuis quelques heures.
Allez, vous ne nous en voulez pas ? ; ) En 2016, on repart à l’aventure !
Même concept, même rythme et 12 nouvelles histoires en mots et en images.

janvier

— On sort ce soir ?
Laure lève le nez de son livre comme Jeanne lui pose la question, juste pour observer le visage de sa sœur, s’assurer que bien sûr, elle plaisante.
Mais non. Jeanne a l’air tout à fait sérieuse. En fait elle a déjà mis son manteau, et lui tend le sien. Laure ne l’attrape pas.
— Pour quoi faire au juste ?
Pour prendre une balle perdue ? C’est la guerre là dehors non ? Certes elles sont censées vivre dans une zone protégée mais, tu parles, la guerre se moque des frontières, des tracés en pointillés sur des cartes qui ne représentent de toute façon plus le monde tel qu’il est.
Et pourtant, Jeanne lui sourit :
— Tu ne sais pas quel jour on est ?
…. Non. Elle n’en est pas certaine. Dans cette maison souterraine, sans fenêtres, sans lumière du soleil, elle a un peu perdu la notion du temps.
— C’est la nuit du Miroir, sourit Jeanne.
— Ce soir ? Tu es sûre ?
— Ce soir.
Comme une lame de fond dans ses souvenirs, une vague de nostalgie vient inonder l’esprit de Laure. A une époque, la nuit du Miroir était parmi ses préférées de l’année, un rendez-vous fabuleux, une ode à l’optimisme, une fenêtre sur le futur.
Littéralement.
Si la lumière des étoiles – aujourd’hui invisibles, derrière un ciel de souffre et de suie – qui mettait tant de temps à les atteindre, montrait le passé, le Miroir avait été conçu pour refléter l’avenir. Renvoyant la lumière des temps futurs vers eux, une nuit par an, alors que l’alignement des corps célestes permettait, quelques minutes, la synchronisation des deux fenêtres temporelles. Une nuit par an où le Miroir leur montrait ce qui s’y reflétait des années plus tard. Toute leur enfance durant, elles y étaient allées en famille, et Laure y avait toujours entraperçu les promesses d’un avenir coloré, joyeux.
Elle n’y était pas retournée depuis la première année de la guerre : les bombes du futur ne différaient en rien des bombes du présent.
La vague reflue, et Laure secoue la tête :
— Il n’y aura rien à voir, comme la dernière fois. Des bombes, au mieux. Le néant au pire. Si ça se trouve le Miroir n’existe plus dans le futur. Quelqu’un l’aura brisé. Plus rien à refléter.
— On ne peut pas le savoir sans aller voir pas vrai ?
— …

— Tu es cinglée, souffle Laure à sa sœur une petite heure plus tard.
Elles se tiennent toutes deux au bas d’une colline qui fait face au Miroir, toujours suspendu au-dessus du pont. L’air autour d’elles est glacial, Laure avait presque oublié que la nuit du Miroir tombait un soir d’hiver. Et si avant la guerre, elles se seraient tenues au milieu d’une foule dense, immense, ce soir, bien sûr, il n’y a personne d’autre.
— Tu m’as suivie, répond Jeanne, je ne vois pas pourquoi tu serais moins cinglée que moi…
— … Dis comme ça…
Les doigts gourds, elle attrape son briquet, dont elle maintient la flamme au creux de ses mains, pour les réchauffer. Sa sœur lui tend ses propres gants. Laure décline :
— Non ça va. C’est pas comme si je comptais rester plus de trente secondes de toute façon.
— Allez, tu vois bien que c’est calme.
Jeanne se laisse tomber assise dans l’herbe rendue blanche par les cristaux de glace. A certains endroits, il reste même de la neige. Laure finit par l’imiter. Tant qu’à être sortie… Autant profiter.
Au-dessus de leur tête, le Miroir ne reflète encore rien, si ce n’est le ciel noir, par trop saturé de poussière pour y voir ne serait-ce que les étoiles.
— Encore quelques secondes… commente Jeanne, les yeux sur le cadran de sa montre.
— Je te dis qu’on ne va rien voir…
Alors pourquoi son regard est à ce point fixé au Miroir, guettant la moindre lumière ? A sa gauche, Jeanne lui attrape la main, marquant par ce geste le début de la synchronisation. Et Laure s’est si bien convaincue de ne voir que le noir absolu que la première lueur la fait sursauter. Jeanne serre ses doigts plus forts entre les siens.
— … non…foutues bombes. Je suis désolée Laure je pensais vraiment que…
Mais elle la coupe :
— Je ne crois pas que ce soient des bombes…
Des explosions, oui, mais…
Des explosions de lumière. Petites, d’abord, puis immenses, se déployant dans tout le cadre du Miroir. Vert, rouge, or, de la lumière se succédant, se superposant dans le ciel d’ordinaire si noir. Blanc, rouge de nouveau. Violet, argent, jaune… Jeanne se relève, maladroitement :
— Est-ce que ce sont….
— Ce sont des feux d’artifice, murmure Laure, le souffle coupé ou presque.
Une gerbe bleue s’ajoute au tout, retombe en pluie céleste sur le pont. Deux autres rouges. Etoiles artisanales et éphémères. De la joie en photons.
Et il ne pouvait y avoir qu’une explication à ce spectacle.
La guerre était finie. La guerre allait finir – question de point de vue. L’avenir était là, et il allait se dérouler sous un ciel en couleurs.

 

« Tu es cinglée Gemma, tu vas te faire tuer…»
A leur gauche, une mine saute, et un cri, très bref, s’ajoute au fracas assourdissant des bombes et des tirs. Pourtant la voix de son frère parvint encore à se faire audible, par-dessus le tout :
« Bordel ! Tu vois bien que ce n’est pas une nuit de trêve ! Rentre !»
Gemma l’ignore. Elle ne peut pas rentrer. Pas tout de suite. Ce n’est pas une nuit de cessez-le-feu, certes, mais ça reste une nuit importante. Une nuit différente des autres. Oh, pas pour eux, au présent. Comme toutes les autres nuits, comme tous les autres jours, la guerre fait rage. Mais depuis quelques semaines, le front s’est décalé vers l’est, plus loin derrière le pont. Les lignes ont bougé, pour cause, il ne reste rien ni personne à bombarder, dans ce champ d’herbe brûlée, jusqu’à il y a peu encore champ de bataille. De sorte que si le ciel est embrasé derrière eux, il reste nu et noir, devant le Miroir.
« C’est la nuit du Miroir», chuchote la jeune fille.
Par elle ne sait quel miracle, son frère l’entend.
« Ce soir ? Tu es sûre ?»
Elle sursaute. La voix du garçon est toute proche. Il est tout proche. Il l’a rejointe.
Cinglé lui aussi…
Mais oui, elle est sûre. Un an pile.
«Ce soir », reprend-elle,« c’est la synchronisation des deux fenêtres temporelles. Les gens du passés peuvent voir leur avenir, peuvent voir ici et maintenant.»
Son frère lève la tête vers le Miroir, qui, dos aux combats, ne reflète rien.
« Il n’y a rien à voir ici et maintenant Gemma. »
« Justement… »
Elle a tout prévu. Fouillant ses poches, elle sort une petite boîte d’allumettes. En gratte une. Toute ténue soit-elle, la petite flamme éclaire le visage perplexe de son frère :
« Qu’est-ce que tu fais ? »
« Chut. Tais-toi. Regarde juste. »
Et, un genou à terre, elle porte l’allumette à l’extrémité d’une mèche. Qui s’embrase.
« Viens ! »
Attrapant la main de son frère, elle l’entraîne plus bas dans les collines, et ils finissent par s’aplatir tous les deux dans l’herbe.
« Tu es encore plus cinglée que je ne le croyais, tu as mis une bombe ? »
« Pas une bombe… »
Au sol, le tracé de la mèche en train de se consumer est apparent, et ils regardent l’étincelle se rapprocher du but, puis…
Explosion de lumière rouge. Puis verte. Bleue. Pluie d’étoiles dorées. Toutes les couleurs du spectre se reflètent dans le Miroir, et sur le visage de son frère, surpris, émerveillé aussi.
« … un feu d’artifice ? » balbutie-t-il au travers d’un sourire de gosse.
Sourire qu’elle adopte comme elle répond :
« Un feu d’artifice. »
Le spectacle l’enchante, pour autant, de toute évidence, il ne comprend pas.
« Pourquoi ? »
Gemma hausse les épaules :
« Pour leur donner quelque chose à regarder. »
« Mais ils vont croire que… »
« Que la guerre est finie ? »
Elle observe son œuvre, le feu d’artifice, les gerbes de couleurs qui s’enchaînent, alors que derrière le Miroir, ce sont les éclairs blanc acier des bombes qui zèbrent le ciel.
« Qu’ils le croient », répond-elle juste.
« Mais pourquoi ? C’est, c’est cruel.»
Non.
Ce n’était pas juste une illusion.
C’était la première étape du plan.
« Parce que peut-être que le futur n’est pas immuable, petit frère. Parce que peut-être que s’ils croient que ce futur peut exister, ils le feront arriver. »

 

Comme en réponse au spectacle qui se joue dans le Miroir, d’autres lumières viennent percer la nuit. Près du pont, des lueurs apparaissent aux fenêtres des maisons qui en sont toujours pourvues. A côté d’elle, Laure allume de nouveau son briquet. Et tend haut le bras dans le ciel, ajoutant sa propre petite flamme au tout. Jeanne lui sourit, même si sa sœur ne la voit pas. Mais d’autres la voient, comprend-elle, alors que la colline, tout autour d’elles, s’illumine. Une petite flamme ici. Une petite flamme là. Jusque-là cachés dans le noir, tous les autres cinglés venus, malgré la guerre, regarder le Miroir, imitent Laure, ajoutent un peu de lumière. Se révèlent.
Et s’ils ne sont pas une foule dense…
Ils sont bien plus nombreux que Jeanne l’aurait jamais imaginé. Leurs briquets hauts dans le ciel, regardant les explosions de lumière. Regardant le futur en couleurs.
Bien sûr le Miroir ne permettait pas de dire quand. Impossible de savoir si c’était là un avenir proche, distant, s’il deviendrait même le présent de leur vivant. Mais il deviendrait le présent. De leurs enfants, petits-enfants. Au fond, peu importait les dates, presque, ne comptait que cette connaissance d’un futur où l’on ne tirait plus de missiles mais des feux d’artifice.
Alors Jeanne se pencha vers sa sœur, et tira des tréfonds de sa mémoire une petite phrase, pas tant effacée par le temps que rendue obsolète par les hommes, deux petits mots qui avaient perdu leur sens, leur pouvoir avec la guerre, et qu’elle n’avait pas imaginé réutiliser ce soir, au présent.
Mais ne leur appartenait-il pas de bricoler l’avenir, à toutes les deux ? Elles et tous les autres, sur la colline, devant ce pont, de transformer l’image du miroir en présent ? Et elle murmura à l’oreille de sa sœur cette petite phrase si longtemps perdue, cette petite musique d’optimisme, qui, avant, se prononçait justement cette nuit entre toutes :

– Bonne année, Laure.

Octobre

by Julie (texte) & Florence (photo)

Le temps passe vite… après une année (déjà !) à conter les mois, Recto Verso s’accorde un petit hiatus. Nous disparaissons l’espace de quelques mois mais nous revenons, promis, pour de nouvelles histoires en 2014. Si vous souhaitez être tenu(e) au courant du retour du blog, nous vous invitons à laisser un petit commentaire en renseignant votre email dans le champ prévu à cet effet (rassurez-vous, il sera invisible) et nous vous préviendrons dès que nous reprendrons du service.
Au revoir (ou plutôt à bientôt =) )


Quelque chose ne collait pas…. Quelque chose ne collait plus. Comme il ôtait ses deux mains de la carte, posée à plat sur le bureau, celle-ci s’enroula sur elle-même d’un coup sec. D’un mouvement du pied, le professeur pivota sur son fauteuil, puis le fit glisser à l’autre bout du laboratoire plongé dans l’obscurité. Collant ensuite son œil contre le télescope, il constata qu’en effet, la carte ne fonctionnait plus.

Le ciel avait changé.

Il y avait un trou dans une des constellations. Une étoile avait disparu. Et cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose…

L’invasion alien avait commencé. Il devait en avertir l’armée, le président, le monde entier ! il fallait tout de suite qu’il…

– Hey, qu’est-ce que tu fais encore debout ?

Surpris, le professeur se redressa trop vite… et se prit les pieds dans sa blouse blanche, à peu près deux fois trop longue pour ses cent-vingt centimètres de hauteur. Il s’étala sur la moquette, un peu embarrassé. Quelqu’un entra, dans le noir, et alluma sa veilleuse. Puis deux grands bras le relevèrent pour le transporter à travers la chambre-laboratoire.

– Mais papa il est pas tard…

Les bras le reposèrent sur le bord du lit. Jambes pendant dans le vide, bras toujours emmêlés dans la blouse, le professeur sut que la lutte serait inutile.

– Oh si, il est tard…

Tout sourire, son père lui déplia la couette sur les jambes, et s’installa à côté de lui.

– Ceci dit… Pas trop tard pour une histoire.

Le professeur croisa les bras, leva le menton. Peut-être y avait-il moyen de négocier après tout.

– Je peux encore jouer au scientifique alors.
– Non pour ça ce n’est plus l’heure.
– Si on a le temps pour une histoire on a le temps pour jouer !
– Ça fait sept jours que tu n’as pas eu d’histoire !
– Mais c’est rien ça ! J’ai six ans maintenant, j’ai plus besoin d’histoires tous les jours. En plus ma science c’est important, ajouta-t-il en pointant son bureau du doigt, regarde ma carte !
– Flo, les histoires aussi c’est important.

Il fut surpris une seconde, puis comprit un truc :

– Oui mais maintenant que je suis grand, c’est pour toi que c’est important hein ?

Son père se leva soudain, de toute évidence, pour lui montrer à quel point il était grand. Et à quel point lui était petit. De la triche, tout simplement.

– Personne n’est trop grand ou trop petit pour une histoire. Mais si tu veux on peut échanger.
– Echanger comment ?
– Toi qui raconte, moi qui écoute. Vas-y, raconte-moi ton histoire de carte.

Il n’y aurait pas besoin de lui dire deux fois ! Flo se pencha sur le côté pour attraper la carte, qu’il déplia sur la couette. Son père posa une main sur le lit pour la maintenir à plat.

– C’est pas une histoire, c’est pour de vrai. Le ciel a changé.
– Tu sais que selon les moments de l’année, tu ne vois pas les mêmes étoiles…
– C’est pas ça… C’est les mêmes étoiles que d’habitude. Sauf qu’il en manque une.
Redevenu professeur, il pointa l’extrémité de la constellation du phénix, et suivit le tracé du bout de son doigt.

– Tu vois ? Hé ben cette étoile, là. Elle n’est plus là. Regarde dans mon télescope.

Son pèr… – son assistant – alla s’accroupir devant le télescope, pour regarder au travers. Lorsqu’il revint s’asseoir à côté de lui, il faisait une drôle de tête, comme s’il retenait un rire, ou des larmes.

– Alors ?
– Tu as raison, il en manque une.
– Tu vois !
– Je vois.
– Et pourquoi ? Il lui est arrivé quoi à l’étoile ?
– C’est toi qui a la blouse non ? C’est toi le savant ce soir. Donne-moi ton explication.

Il réfléchit très vite, très fort.

– Des extra-terrestres l’ont aspirée parce que leur vaisseau était en panne d’essence.
– Pas mal. D’autres hypothèses ?
– Hmmm…. C’était pas une étoile, c’était une luciole géante. Et elle s’est envolée.
– Ah ! Encore mieux. Une dernière ?
– Quelqu’un a posé un drap noir par-dessus !

Le sourire de son père s’était élargi, pourtant Flo pouvait voir deux petites larmes, tout au bord des yeux. Peut-être qu’il se retenait de pleurer de rire, en fait.

– Quoi ?
– Rien rien… je suis très content. Mon fils est un conteur d’histoires…

Et ça le rendait très content ?

– Mais c’est nul…
– Pourquoi ?
– Parce que c’est juste des histoires…

Il retira la blouse trop grande, pour la rendre à son savant de père.

– Si toi tu m’expliques, c’est de la science, c’est la vérité. Moi ça sera toujours que des histoires. Tu préférais pas que je sois un savant comme toi ? Plutôt qu’un…
– Conteur d’histoire ?

Son père accepta la blouse, l’enfila, rabattit correctement le col et sortit de la poche droite une vieille paire de lunettes, qu’il lui posa sur le nez. Trop grandes pour lui, comme la blouse. Elles glissèrent.

– Les Histoires et la Vérité ne sont pas des opposées… parfois elles se ressemblent drôlement tu sais.
– C’est vrai ?
– Tu veux que je te raconte, pour l’étoile ? La Vérité ?
– Que tu m’expliques.
– Mais je peux te raconter, et ça sera quand même vrai.

Compris. Il s’était fait piéger :

– Tout ça pour quand même me raconter une histoire.

Du bout du doigt, son père lui remit les lunettes en haut du nez.

– Bon alors, tu veux savoir où elle est passée ton étoile ou pas ?
– Oui. (Il choisit prudemment son mot : ) Dis-moi.
– Elle est éteinte.
– Tu veux dire … morte ?
– Non, éteinte. Comme ça.

Et il tendit le bras pour éteindre la veilleuse. Flo la ralluma, sceptique :

– Ça s’éteint comme une veilleuse, une étoile ?
– C’est une veilleuse.
– Une lampe ?
– Oui. Non. Plein de lampes.
– N’importe quoi.
– Et pourtant !
– C’est ce qui est écrit dans les livres ? Les livres de science ?
– Non. C’est un secret. Un système mis en place il y a très longtemps.
– Pourquoi ?
– Pour que nous ne soyons pas … tous seuls dans le noir, la nuit. Seuls dans l’univers.
– Comment ça marche ?

Déjà, il commençait à oublier la question d’invention ou vérité, ne souhaitant au fond qu’une chose : la suite de l’histoire.

– Comme ça, répondit-il en écartant les mains.
– Comme ça quoi ?
– Là-haut, sur l’étoile, on raconte des histoires aux gens. Tout le temps que dure la nuit, pour qu’ils gardent leurs veilleuses allumées, et qu’on puisse les voir d’ici. Et on adapte… Par exemple, si on est en hiver et que la nuit est plus longue… on raconte aux gens des étoiles des histoires terrifiantes, pour qu’ils gardent la lumière allumée plus longtemps. Ou si on veut qu’une étoile brille plus fort, pour guider les navires, on raconte une histoire en photos qui reflètent et démultiplient la lumière…
– Une histoire en photos ?
– Bien sûr. Il y a plein de façons de raconter une histoire.

Oui, comme de faire semblant d’expliquer un truc de science… Il ôta les lunettes de son père et les remit sur le nez de ce dernier. Comme ça, avec la blouse, et les verres épais, et son air si sérieux… C’était vraiment compliqué de savoir s’il disait vrai ou s’il lui… racontait juste son histoire. Mais parce que c’était important – pour son père – il dit juste :

– D’accord. Je comprends maintenant. Un savant et un conteur d’histoire c’est…
– Egalement important.
– D’accord.
– D’ailleurs…

Un carnet et un crayon venaient presque de se matérialiser dans les mains de son père, à croire qu’il les gardait planqués dans ses manches. C’était un petit carnet à spirales et à carreaux, avec un poisson volant sur la couverture, le logo du laboratoire très sérieux et très scientifique où travaillait son père, le jour. Le crayon était assorti.

– Tu pourrais peut-être essayer d’écrire ton histoire de luciole géante demain. Pour me la raconter le soir.
– Ok papa.

Le grand professeur sortit, non sans border le petit conteur. Sur la table de nuit, la présence du petit carnet le tenait éveillé. La luciole géante… c’était cool. Et ça tenait bien plus debout que la version de son père ! Pourquoi attendre le lendemain ? Il ralluma la veilleuse, et ouvrit le carnet. Le blanc des pages lui parut incroyablement lumineux, presque un espèce de creux, un gouffre de lumière dans lequel attendaient, tapies, une infinité d’histoires… Alors il attrapa le crayon.

De l’autre côté de l’univers, l’œil collé au télescope, une astronome haute d’un mètre vingt eut un sourire soulagé, dans la pénombre de sa chambre-observatoire.
L’étoile manquante depuis quelques jours à la constellation du poisson volant venait de réapparaître.

octobre2013_flo